Pascal Boniface

Pascal Boniface est directeur de l'Institut de relations internationale : et stratégiques (IRIS). II enseigne à l'Institut d'études européennes de l'Université Paris-VIII et a écrit et dirigé une cinquantaine d'ouvrages sui les questions stratégiques. L'IRIS est un centre indépendant d'études en relations internationales. Ses activités comprennent la recherche et l'expertise, les publications, l'organisation de colloques et séminaires et l'enseignement sur les questions internationales.

 

La géopolitique

Titre : La géopolitique

Auteur : Pascal Boniface

Genre : Géopolitique

Date : 2016

Pages : 207

Éditeur : Eyrolles

Collection : Eyrolles pratique - Histoire

ISBN : 978-2-212-56364-1

 

La géopolitique, en tant qu'étude des relations internationales, rend compte du phénomène de la mondialisation tout en analysant ses mécanismes. Pédagogique, ce guide commence par définir la géopolitique. Pratique, il propose 42 fiches thématiques pour dresser un panorama des conflits, des problématiques et des tendances du monde actuel. Illustré par une vingtaine de cartes, il constitue une synthèse d'introduction et de référence sur le sujet. Les défis - Les crises - Les tendances - Les questions.

 

 

Israël, inquiet de la dégradation de son image et des critiques de plus en plus nombreuses à son égard sur le Web, a mis en place une force de réaction, d’intervenants, qui doivent nourrir différents sites d’argumentaires favorables à la politique israélienne.

Pascal Boniface, La géopolitique, page 72

 

Chapitre 3 : Israël – Palestine

Se déroulant sur une surface réduite, considéré militairement de basse intensité, le conflit israélo-palestinien est pourtant d’une importance stratégique majeure.

« Une terre sans peuple pour un peuple sans terre. » En parlant ainsi de façon inexacte de la Palestine en 1917, Lord Balfour créait les conditions du conflit israélo-palestinien à venir tout en définissant sa nature : une rivalité pour le contrôle d’un territoire.

Si le peuple juif n’avait effectivement pas encore son État, la Palestine, appartenant à l’époque à l’Empire ottoman, n’était pas inhabitée pour autant.

Théodore Hertzl publiait, en 1897, l’État des Juifs, réclamant la création d’un État pour le peuple juif afin de le mettre à l’abri des persécutions antisémites. En voulant donner une réalité à ce projet, Lord Balfour comptait obtenir le soutien des communautés juives dans la guerre contre l’Allemagne. Cette promesse était contradictoire avec celle d’accorder l’indépendance aux peuples arabes s’ils se joignaient à Londres dans la lutte contre l’Empire ottoman.

À l’issue de la première guerre mondiale, la Palestine fut donnée en mandat à la Grande-Bretagne. Les juifs composaient alors 10% de la population. L’attraction du projet sioniste et les persécutions antisémites en Europe provoquaient une migration massive. À l’orée de la seconde guerre mondiale, les Juifs constituaient 30% de la population palestinienne. Cette montée en puissance démographique et l’achat de terres qui l’accompagnait avaient créé des tensions entre les communautés qui jusqu’ici vivaient en bonne harmonie.

L’ONU prévoyait un plan de partage de la Palestine permettant la création d’un État arabe et d’un État juif côte à côte. Les Arabes, se sentant floués et estimant qu’ils payaient le prix d’un génocide commis en Europe par les Européens, refusaient le principe de la création d’un État juif. La première guerre israëlo-arabe éclatait. Elle fut gagnée par le jeune État hébreu qui s’élargissait, en passant de 55% à 78% de l’ex-Palestine mandataire. De nombreux Palestiniens fuyaient ou étaient chassés de leurs villages et devenaient des réfugiés. Jérusalem-Est et la Cisjordanie était occupés par le Jordanie, l’Égypte prenant le contrôle de la bande de Gaza. Les pays arabes refusaient de reconnaitre Israël. En 1956, conjointement avec la Grande-Bretagne et la France, Israël lançait une opération militaire contre l’Égypte qui venait de nationaliser le canal de Suez. L’aide apportée à l’Égypte par l’URSS contraignit les trois pays à se retirer du canal. Par une guerre préventive surprise (la guerre des Six Jours), Israël anéantissait les armées syrienne et égyptienne et prenait le contrôle du Sinaï égyptien, du Golan syrien ainsi que de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. La paix israélo-égyptienne, conclue sous les auspices des États-Unis par les accords de Camp David de 1978, permettait la restitution du Sinaï à l’Égypte.

L’annexion du Golan syrien et des Territoires palestiniens n’était pas reconnue par la communauté, y compris par l’allié américain.

En 1973, une nouvelle guerre opposa l’Égypte et la Syrie à Israël et se conclut par un statu quo. Un mouvement national avait pris naissance dans les années 1960 en Palestine, il va passer du refus de l’existence d’Israël à son acceptation, à la fin des années 1980, en se ralliant à la perspective « des territoires contre la paix ». C’est-à-dire la création d’un État palestinien, non pas sur les contours prévus par le plan de partage de 1948, mais sur la situation prévalant à l’issue de la première guerre israélo-palestinienne, donc sur les territoires conquis par Israël en 1967.

Trois événements allaient changer la face du conflit, à la fin des années 1980. Une révolte populaire, l’Intifada, se déclencha en Palestine contre l’occupation israélienne. Celle-ci n’était plus combattue par des moyens militaires de l’extérieur mais par une protestation populaire. L’effondrement de l’URSS permit l’immigration d’un million de Juifs soviétiques vers Israël, donnant un avantage géographique aux Juifs sur l’ensemble des territoires occupés. La guerre du Golfe montrait l’importance du dossier palestinien dans l’ensemble des opinions arabes et donc l’urgence, pour les États-Unis, de s’attaquer au règlement du problème, s’ils ne voulaient pas se couper des peuples de la région. Les accords d’Oslo, signés en 1993, comprenaient la reconnaissance d’Israël par les Palestiniens et une mise en place progressive d’un retrait israélien permettant la création d’un État palestinien. L’assassinat du Premier ministre israélien qui les avait signés, Yitzhak Rabin, par un extrémiste juif. La poursuite de la colonisation israélienne des Territoires palestiniens pendant le processus de négociation, l’organisation d’attentats terroristes par les radicaux palestiniens du Hamas refusant de reconnaître Israël allaient faire perdre confiance dans le processus de paix. L’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon, qui s’était toujours opposé au processus de paix, en Israël début 2001, le climat de confrontation entre monde occidental et monde musulman après les attentats du 11 septembre 2001, allaient entraîner la fin des espoirs et l’escalade de la violence.

Le paradoxe est qu’il y a un consensus général sur les contours d’un futur accord, à savoir la création d’un État palestinien sur les territoires conquis par Israël en 1967, la reconnaissance d’Israël par l’ensemble des pays arabes, la désignation de Jérusalem-Est comme capitale de chacun des États israélien et palestinien, d’éventuels échanges territoriaux pour tenir compte de la colonisation à condition qu’ils soient compensés territorialement et mutuellement agréés, un accord sur le retour des réfugiés palestiniens prévoyant une reconnaissance politique de préjudice, mais n’impliquant pas un retour physique afin de permettre à l’État de rester majoritairement juif.

Les Palestiniens sont divisés politiquement et territorialement entre la Cisjordanie (contrôlée par les autorités palestiniennes) et la bande de Gaza (contrôlée par le Hamas). Gaza est soumis è un blocus co-organisé par Israël et l’Égypte. En juillet 2014, suite à des tirs de roquettes lancés sur le sud d’Israël par le Hamas, Israël a répliqué par des bombardements massifs qui ont fait environ 2000 morts côté palestinien.

Réélu en 2015, Netanyahou, qui s’était opposé aux accords d’Oslo, estime que le temps joue pour lui et compte sur une politique de fait accompli. Le camp de la paix en Israël, devenu très minoritaire, estime que cette position n’est pas viable à long terme.

L’enjeu est majeur dans la mesure où le conflit israélo-palestinien est l’épicentre d’un éventuel choc des civilisations. Ce conflit est limité géographiquement et également dans son intensité meurtrière (il fait moins de morts que de nombreux autres conflits qui ensanglantent la planète), mais il a une importance symbolique, et donc stratégique majeure. Les Arabes et les musulmans, et plus largement la plupart des pays issus de décolonisation, considèrent que le maintien de l’occupation israélienne n’est possible que par le fort soutien politique, juridique, économique et stratégique qu’apportent les pays occidentaux, les États-Unis en tête, à Israël. Cela prouve pour eux le double discours des Occidentaux qui prônent la démocratie et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais qui participent à son reniement si un de leurs alliés est concerné. La cause palestinienne est devenue une cause emblématique pour ceux qui veulent tenir des discours anti-occidentaux.

Pascal Boniface, La géopolitique, pages 89 à 93