Jared Diamond

 

 

Jared Diamond est un biologiste évolutionniste, physiologiste et génomiste américain. Il est actuellement professeur de géographie. Diplomé de l’université de Harvard, il a fait sa thèse à Cambridge en physiologie. Il est reconnu comme un bon vulgarisateur scientifique et c'est pour cette raison (et certains de ses ouvrages) que j'ai décidé de m'intéresser à ce auteur.

Parmi les ouvrages les plus significatifs on peut signaler : "De l'inégalité parmi les sociétés" qui fut prix Pulitzer en 1998 ainsi qu' "Effondrement". Le nombre de livres de cet auteur étant relativement limité, je me suis décidé de lire l'ensemble de sa bibliographie en commençant par le premier car cela permettra de constater l'évolution de sa réflexion (ça ne sera pas un si grand challenge que Platon!).

 

 

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Titre : Pourquoi l'amour est un plaisir : l'évolution de la sexualité humaine

Auteur : Jared Diamond

Genre : Anthropologie / Biologie

Date : 1997

Pages : 216

Éditeur : Gaillimard

Collection : Folio – 531

ISBN : 978-2-07-043471-8

 

Résumé sur le livre : « Pourquoi l'amour est un plaisir L'évolution de la sexualité humaine Pourquoi notre sexualité diffère-t-elle aussi radicalement de celle de nos plus proches ancêtres, les grands singes ? En effet, l'animal humain, dont le pénis est d'une dimension au-delà de toute nécessité, ne s'adonne qu'à des relations intimes et privées. Il peut faire l'amour à n'importe quel moment, que le partenaire féminin soit fécondable ou non. D'ailleurs, ce dernier n'en sait rien précisément, et ne fait pas connaître son état aux mâles en arborant des couleurs voyantes ni en émettant odeurs et petits cris. L'homme se distingue enfin en demeurant la plupart du temps auprès de la femme qu'il a rendue féconde et il l'aide à élever ses enfants. La sexualité de l'homme, comparée à celle des animaux, est des plus étranges, mais elle a joué dans l'évolution de l'espèce un rôle comparable à celui de la taille du cerveau et de la station debout. »

 

Mon avis : Premier livre de l’auteur, il y fait l’étude comparé de la sexualité des hommes et des autres espèces animales pour tenter de définir ce qui en distingue les uns des autres. Dans la même veine que l’ouvrage de Charles Darwin (De l’origine des espèces), il intéressera certainement un public restreint. C’est un livre que je recommande dans la mesure où il est bien vulgarisé et comporte peu de page, et c’est là un critère important pour tous ceux qui n’ont pas poursuivi d’études en physiologie ou biologie mais qui veulent en connaitre un peu plus sur le sujet des origines de l’homme et de son évolution.

 

 

Le troisième chimpanzé

 

 

Titre : Le troisième chimpanzé

Auteur : Jared Diamond

Genre : Anthropologie / Biologie / Génétique / Linguistique

Date : 1992

Pages : 644

Éditeur : Gaillimard

Collection : Folio Essais  – 546

ISBN : 978-2-07-044133-4

 

Résumé sur le livre : « L’homme partage plus de 98% de ses gènes avec le chimpanzé pygmée et le chimpanzé commun. On en mesure habituellement peu les implications.

Le langage, l’art, la technique et l’agriculture – qui distinguent ce « troisième chimpanzé » – sont le fruit d’une évolution non pas seulement anatomique, mais également comportementale : le faible nombre de petits par portée, les soins parentaux bien au-delà du sevrage, la vie en couple, l’espérance de vie, la ménopause particularisent le cycle vital de l’homme. À quel stade le troisième chimpanzé fit-il le saut quantique en matière de réussite évolutive, avec l’acquisition de l’aptitude du langage, il y a au moins cent mille ans ?

Depuis lors l’animal humain déploie tous ses traits particuliers – notamment son aptitude à détruire massivement son genre et les écosystèmes, à ruiner la base même de sa propre alimentation.

Génocide et holocauste écologique posent désormais la question cruciale de l’extinction de l’espèce humaine, à l’instar de milliards d’autres espèces disparues au cours de l’histoire de l’évolution.»

 

Mon avis : Ce livre marque un développement de la réflexion entamé dans le premier livre. C’est un livre de référence à qui veut comprendre d’où nous venons et où nous allons en tant qu’espèce. L’auteur y développe une analyse multidisciplinaire de l’évolution de l’espèce humaine et de son influence sur les autres espèces animales ainsi que sur son environnement : sociobiologie, génétique, linguistique, anthropologie, éthique, aident étayer ses explications. Vers la fin du livre, on aborde la question du génocide propre à l’espèce humaine en tentant d’en comprendre le mécanisme. Les idées présentées augurent celles qui seront développées dans les livres suivants. Un must!

 

 

De l'inégalité parmi les sociétés

 

Titre : De l’inégalité parmi les sociétés

Auteur : Jared Diamond

Genre : Anthropologie / Biologie / Génétique / Linguistique

Date : 1997

Pages : 641

Éditeur : Gaillimard

Collection : Folio Essais  – 493

ISBN : 978-2-07-034750-6

 

Résumé sur le livre : La question essentielle, pour la compréhension de l'état du monde contemporain, est celle de l'inégale répartition des richesses entre les sociétés : pourquoi une telle domination de l'Eurasie dans l'histoire ? Pourquoi ne sont-ce pas les indigènes d'Amérique, les Africains et les aborigènes australiens qui ont décimé, asservi et exterminé les Européens et les Asiatiques ?

Cette question cruciale, les historiens ont renoncé depuis longtemps à y répondre, s'en tenant aux seules causes prochaines des guerres de conquête et de l'expansion du monde industrialisé. Mais les causes lointaines, un certain usage de la biologie prétend aujourd'hui les expliquer par l'inégalité supposée du capital génétique au sein de l'humanité.

Or l'inégalité entre les sociétés est liée aux différences de milieux, pas aux différences génétiques. Jared Diamond le démontre dans cette fresque éblouissante de l'histoire de l'humanité depuis 13 000 ans. Mobilisant des disciplines aussi diverses que la génétique, la biologie moléculaire, l'écologie des comportements, l'épidémiologie, la linguistique, l'archéologie et l'histoire des technologies, il marque notamment le rôle de la production alimentaire, l'évolution des germes caractéristiques des populations humaines denses, favorisées par la révolution agricole, le rôle de la géographie dans la diffusion contrastée de l'écriture et de la technologie, selon la latitude en Eurasie, mais la longitude aux Amériques et en Afrique.

 

Jared Diamond - Effondrement

 

Titre : Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie

Auteur : Jared Diamond

Genre : Anthropologie / Écologie

Date : 2005

Pages : 792

Éditeur : Gaillimard

Collection : Folio Essais  – 513

ISBN : 978-2-07-036430-5

 

Au rythme actuel de la croissance démographique, et particulièrement de l'augmentation des besoins économiques, de santé et en énergie, les sociétés contemporaines pourront-elles survivre demain? La réponse se construit à partir d'un tour du monde dans l'espace et dans le temps - depuis les sociétés disparues du passé (les îles de Pâques, de Pitcairn et d'Henderson; les Indiens mimbres et anasazis du sud-ouest des États-Unis; les sociétés moche et inca; les colonies vikings du Groenland) jusqu'aux sociétés fragilisées d'aujourd'hui (Rwanda, Haïti et Saint-Domingue, la Chine, le Montana et l'Australie) en passant par les sociétés qui surent, à un moment donné, enrayer leur effondrement (la Nouvelle-Guinée, Tikopia et le Japon de l'ère Tokugawa). De cette étude comparée, et sans pareille, Jared Diamond conclut qu'il n'existe aucun cas dans lequel l'effondrement d'une société ne serait attribuable qu'aux seuls dommages écologiques. Plusieurs facteurs, au nombre de cinq, entrent toujours potentiellement en jeu : des dommages environnementaux ; un changement climatique ; des voisins hostiles ; des rapports de dépendance avec des partenaires commerciaux ; les réponses apportées par une société, selon ses valeurs propres, à ces problèmes. Cette complexité des facteurs permet de croire qu'il n'y a rien d'inéluctable aujourd'hui dans la course accélérée à la dégradation globalisée de l'environnement.

 

Extraits :

On a longtemps soupçonné que nombre de ces abandons mystérieux avaient été causés par des problèmes écologiques : les habitants avaient détruit, sans le savoir, les ressources naturelles dont dépendait leur société. Cette hypothèse de suicide écologique – écocide – a été confirmée par des découvertes réalisées au cours des dernières décennies par des archéologues, des climatologues, des historiens, des paléontologues et des palynologues (scientifiques analysant les pollens). Les processus par lesquels les sociétés anciennes ont causé leur propre perte en endommageant leur environnement sont au nombre de huit, dont l’importance relative varie selon les cas : la déforestation et la restructuration de l’habitat ; les problèmes liés au sol (érosion, salinisation, perte de fertilité) ; la gestion de l’eau ; la chasse excessive ; la pêche excessive ; les conséquences de l’introduction d’espèces allogènes parmi les espèces autochtones ; la croissance démographique et l’augmentation de l’impact humain par habitant.

Jared Diamond, Effondrement, page 18

 

De toute évidence, les facteurs économiques ou militaires seuls peuvent être suffisants. Aussi le titre complet de cet ouvrage devrait-il être : Les effondrements des sociétés impliquant un facteur environnemental, et dans certains cas les effets des changements climatiques, des relations hostiles de voisinage et des relations d’échange, et les questions soulevées par les réponses apportées à ces problèmes par les sociétés.

Jared Diamond, Effondrement, page 35

 

Il y a un siècle, les problèmes de toxicité liée à l’exploitation minière avaient déjà été soulevés à l’encontre de la mine de cuivre géante de Butte et de la fonderie qui se trouvait non loin de là, lorsque les ranchers des environs virent leur bétail mourir et poursuivirent en justice le propriétaire de la mine, l’Anaconda Copper Company. L’Anaconda refusa de reconnaître sa responsabilité et gagna le procès, mais en 1907, néanmoins, elle construisit le premier d’un ensemble de bassins de décantation destinés à contenir les déchets toxiques. Nous savons donc depuis longtemps que les déchets toxiques peuvent être stockés pour en minimiser les effets à long terme ; un certain nombre de mines nouvelles dans le monde pratiquent aujourd’hui cette technique avec du matériel technologique ultramodeme, tandis que d’autres continuent d’agir comme si le problème n’existait pas. Aujourd’hui, aux États-Unis, la loi contraint toute société qui ouvre une nouvelle mine à souscrire une assurance auprès d’une compagnie d’assurances indépendante qui s’engage à endosser les coûts de nettoyage du site dans le cas où la mine elle-même ferait faillite. Mais de nombreuses mines ont été « sous-assurées » (c’est-à-dire que, au final, les coûts de nettoyage se sont révélés supérieurs à la valeur de l’assurance) ; quant aux mines plus anciennes, elles n’étaient pas soumises à une telle obligation. Dans le Montana comme ailleurs, les entreprises ayant acquis des mines anciennes réagissent de deux manières à l’obligation de financer le nettoyage. Petite, ses dirigeants peuvent déclarer la société en faillite, dans certains cas en dissimulant ses actifs, et se reporter sur d’autres sociétés ou sur de nouvelles sociétés qui ne sont pas soumises à l’obligation de nettoyage du site ancien. Dans le cas où l’entreprise est si importante qu’elle ne peut pas prétendre que les coûts de nettoyage la mettraient en faillite (comme c’est le cas pour ARCO, dont je reparlerai ultérieurement), la société nie ses responsabilités ou cherche à minimiser les coûts. Dans les deux cas, soit le site minier et sa région en aval restent toxiques, mettant ainsi en danger la population, soit le gouvernement fédéral américain et le gouvernement de l’État du Montana (donc, en fin de compte, tous les contribuables) payent pour le nettoyage en puisant dans le Superfund fédéral (fonds spécial pour le traitement de la pollution) et dans son équivalent pour l’État du Montana.    Ces deux réactions de compagnies minières posent une question qui sera récurrente dans cet ouvrage, lorsque nous tenterons de comprendre pourquoi un individu ou un groupe dans une société donnée commettent des actes dont ils savent qu’ils auront des conséquences néfastes pour l’ensemble de la société. Si le déni de ses responsabilités ou la minimisation des problèmes peut s’avérer être dans l’intérêt financier d’une compagnie minière sur le court terme, ils sont nuisibles à l’ensemble de la société, de même qu’ils pourraient se révéler néfastes pour les intérêts de l’entreprise elle-même sur le long terme, ou pour la totalité de l’industrie minière.

Jared Diamond, Effondrement, pages 61 à 63

 

Le troisième et dernier cas est celui de la mine de Zortman-Landusky, propriété de Pegasus Gold, une petite compagnie dont les fondateurs étaient issus d’autres compagnies minières. Cette mine utilisait une méthode connue sous le nom de lixiviation en tas au cyanure, mise au point afin de permettre l’extraction d’or de piètre qualité et nécessitant cinquante tonnes de minerai pour l’obtention de moins de trois grammes d’or. Le minerai est extrait d’une mine à ciel ouvert, empilé (dans les proportions d’une petite montagne) en une halde imperméable et aspergé par une solution de cyanure, laquelle est sinistrement connue pour avoir été utilisée dans la fabrication par les nazis de l’acide cyanhydrique employé pour la solution finale et pour servir aujourd’hui dans les prisons américaines pour les exécutions au gaz. Mais cette solution a également la propriété de s’agglutiner à l’or. Lorsque la solution contenant du cyanure pénètre dans le minerai aurifère, elle capte l’or et elle est entraînée un peu plus loin dans un bassin, où elle est pompée vers une usine de traitement qui va extraire l’or. Les restes de solution cyanurée contenant des métaux toxiques sont dispersés sur les forêts ou sur les prairies environnantes, ou enrichis en cyanure afin d’être à nouveau projetés sur le tas.    Il est évident que dans ce processus un certain nombre de dysfonctionnements peuvent survenir, et c’est bien ce qui s’est produit à la mine de Zortman-Landusky. Le revêtement de la halde est aussi fin qu’une pièce de monnaie et des fuites se créent inévitablement sous le poids des millions de tonnes de minerai qui y sont déversées par une lourde machinerie. Le bassin, rempli de produits nocifs, peut déborder : c’est ce qui est arrivé au cours d’un orage. Et enfin le cyanure lui-même est dangereux : lors d’une inondation dans la mine, lorsque ses exploitants ont reçu la permission de disposer des surplus de solution en les dispersant aux alentours afin d’éviter que la halde n’explose, une erreur de manipulation au moment de la dispersion a occasionné la formation de vapeurs de cyanure qui ont failli tuer certains ouvriers. Pegasus Gold s’est finalement déclarée en faillite, abandonnant ses énormes puits ouverts, ses tas et ses bassins desquels de l’acide et du cyanure vont s’écouler éternellement. L’assurance de Pegasus s’est révélée insuffisante pour couvrir les frais de nettoyage, laissant aux contribuables le soin de régler les dettes en souffrance, estimées à quarante millions de dollars au moins. Ces trois cas de déchets toxiques miniers, tout comme des milliers d’autres, donnent une idée de la raison pour laquelle des investisseurs venus d’Allemagne, d’Afrique du Sud, de Mongolie et d’autres pays, et qui envisageaient de placer des capitaux dans les mines, se sont récemment rendus dans le Montana pour y constater par eux-mêmes les erreurs commises dans l’exploitation et leurs conséquences.

Jared Diamond, Effondrement, pages 68 à 70

 

Il y a plusieurs siècles, des immigrants arrivèrent sur une terre fertile qui jouissait en apparence de ressources naturelles inépuisables. Ce pays manquait de quelques matières premières utiles à l’industrie, mais elles furent rapidement obtenues par le commerce avec d’autres pays plus pauvres qui les possédaient. Pendant un temps, tous ces pays prospérèrent et leurs populations augmentèrent.    Mais la population du pays riche finit par s’accroître au-delà de ce que même ses abondantes ressources naturelles pouvaient satisfaire. Comme ses forêts avaient été abattues et ses sols érodés, sa productivité agricole ne suffit plus à générer des excédents pouvant être exportés, à construire des bateaux ou même à nourrir sa propre population. Le commerce déclinant, on manqua bientôt des matières premières qui étaient importées. La guerre civile éclata et les institutions politiques établies furent renversées par une myriade de chefs militaires de tous bords. Le peuple affamé du pays riche survécut grâce au cannibalisme. Ses anciens partenaires commerciaux étrangers connurent un sort encore plus terrible : privés des importations dont ils avaient fini par dépendre, ils saccagèrent à leur tour leur environnement jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul survivant.    Ce sombre scénario pourra-t-il s’appliquer un jour aux États-Unis et à leurs partenaires commerciaux ? Notre seule certitude est qu’il décrit ce qui advint à trois îles tropicales du Pacifique.

Jared Diamond, Effondrement, pages 186 à 187

 

Il en ressort que Chaco Canyon fut abandonné à cause de l’impact humain sur l’environnement et de la sécheresse. Au cours de six siècles, la population de Chaco Canyon crût jusqu’à atteindre le point de rupture, la limite au-delà de laquelle le milieu naturel ne pouvait plus suffire à satisfaire ses besoins. Telle fut la cause ultime de l’abandon du site. La cause immédiate fut la sécheresse à laquelle une société dont la population aurait été moindre aurait pu survivre. Lorsque la société du Chaco Canyon disparut effectivement, ses habitants n’étaient plus en mesure de rebâtir leur civilisation comme avaient pu le faire les premiers agriculteurs du Chaco Canyon. Parce que les conditions initiales avaient disparu : il n’y avait plus d’arbres à proximité, plus de nappes phréatiques suffisamment élevées, ni de plaine inondable étale et dépourvue d’arroyos.    Cette conclusion peut s’appliquer à de nombreux effondrements de sociétés anciennes (y compris les Mayas, que nous étudierons au prochain chapitre) ainsi qu’à notre propre destinée. Tous autant que nous sommes – propriétaires, investisseurs, politiques, administrateurs d’universités, etc. –, nous pouvons nous permettre de négliger un certain nombre de gaspillages lorsque la conjoncture économique est bonne. Nous oublions toutefois que les conditions fluctuent et qu’il est possible que nous ne soyons pas capables d’anticiper le moment où la conjoncture se retournera. À ce moment-là, nous nous serons peut-être déjà habitués à un mode de vie dispendieux, ce qui ne nous laisserait comme issue qu’une alternative : la réduction drastique de notre mode de vie ou l’effondrement.

Jared Diamond, Effondrement, pages 245 à 246

 

Si nous suivons notre schéma en cinq points expliquant l’effondrement des sociétés, les Mayas en illustrent quatre. Leur effondrement est le fruit des dégâts causés à l’environnement, en particulier par la déforestation et l’érosion ; des changements climatiques – sécheresses – sans aucun doute répétés ; des rapports d’hostilité avec des sociétés voisines ; enfin, les facteurs politiques et culturels, en particulier les rivalités entre les rois et les nobles, qui ont conduit à privilégier la guerre et la construction de monuments au lieu de résoudre les problèmes de fond, ont eu aussi leur part. Le dernier des cinq points – le commerce ou l’absence de commerce avec des sociétés amies extérieures – ne semble pas avoir été essentiel.

Jared Diamond, Effondrement, page 251

 

Pour résumer l’effondrement classique maya, nous pouvons identifier cinq échecs […] l’un des échecs a tenu au fait que la croissance démographique a excédé les ressources disponibles, dilemme semblable à celui qu’avait prévu Thomas Malthus en 1798 et qui éclate aujourd’hui au Rwanda (chapitre 10), en Haïti (chapitre 11) et ailleurs. Comme le dit succinctement l’archéologue David Webster, « trop d’agriculteurs faisaient pousser trop de récoltes sur trop peu de terres ». Un deuxième échec venait s’ajouter à ce déséquilibre entre la population et les ressources : il s’agit des effets de la déforestation et de l’érosion des collines, qui ont causé une réduction des terres utilisables à une époque où l’on en avait besoin de davantage, sans doute exacerbés par une sécheresse d’origine humaine suite à la déforestation, par l’appauvrissement nutritif et d’autres problèmes affectant les sols, ainsi que par les efforts déployés pour empêcher que les fougères n’envahissent les champs.  Le troisième échec est lié aux combats de plus en plus nombreux, de plus en plus de personnes se battant pour des ressources moins nombreuses. Les guerres, déjà endémiques, ont atteint chez les Mayas un sommet juste avant l’effondrement. Ce n’est guère surprenant quand on songe que cinq millions de personnes au moins, et peut-être beaucoup plus, étaient entassées dans une contrée plus petite que l’État du Colorado (42 000 km2). Cet état de guerre a pu réduire encore la quantité de terres disponibles pour l’agriculture, en créant des no man’s lands entre les principautés sur lesquels toute pratique de l’agriculture présentait un danger. Le changement climatique est venu mettre sa touche finale, quatrième échec. À l’époque de l’effondrement classique, la sécheresse n’était pas la première que les Mayas avaient connue, mais c’était la plus grave. Au cours des précédentes, certaines parties du territoire maya étaient encore inhabitées, et les habitants d’un site touché par la sécheresse pouvaient assurer leur salut en gagnant un autre site. Cependant, au moment de l’effondrement classique, tout le territoire était occupé et il n’existait plus de terres utiles inhabitées dans le voisinage où s’installer pour recommencer ; les quelques zones encore dotées de réserves d’eau fiables ne suffisaient plus pour la population tout entière. Quant au cinquième échec, il conduit à se demander pourquoi les rois et les nobles ne sont pas parvenus à identifier et à résoudre ces problèmes apparemment évidents qui ruinaient leur société. Leur attention était à l’évidence focalisée sur leur intérêt à court terme : s’enrichir, mener des guerres, ériger des monuments, rivaliser les uns avec les autres et tirer assez de nourriture des paysans pour soutenir ces activités. Comme la plupart des dirigeants au cours de l’histoire humaine, les rois et les nobles mayas n’ont pas pris garde aux problèmes à long terme, à supposer qu’ils les aient entrevus. (Nous reviendrons sur ce thème au chapitre 14.) Comme à Pâques, à Mangareva et chez les Anasazis, les problèmes environnementaux et démographiques mayas ont accru les guerres et les conflits sociaux. Comme à Pâques et dans le canyon du Chaco, les maxima démographiques ont rapidement été suivis d’un effondrement social et politique. À l’instar de l’extension possible de l’agriculture des plaines côtières vers les hauteurs de l’île de Pâques et des plaines inondées aux collines mimbres, les habitants de Copán ont quitté la plaine inondée pour gagner les pentes plus fragiles des collines, de sorte qu’ils se sont retrouvés avec une population plus nombreuse à nourrir lorsque l’expansion agricole des collines atteignit ses limites. Tels les chefs pascuans construisant des statues de plus en plus grandes, parfois couronnées de pukaos et telle l’élite anasazi s’offrant des colliers comportant parfois deux mille turquoises, les rois mayas ont cherché à se surpasser les uns les autres au moyen de temples de plus en plus impressionnants, recouverts de plâtre en couches de plus en plus épaisses. La passivité des chefs pascuans comme celle des rois mayas face aux menaces bien réelles pesant sur leur société se rejoignent dans l’effondrement final.

Jared Diamond, Effondrement, pages 276 à 278

 

Aujourd’hui, le gouvernement islandais accorde une grande importance à ce passé écologique fait d’érosion des sols et de surpâturage par les moutons, calamités qui jouèrent un si grand rôle dans le long appauvrissement du pays. Un service gouvernemental s’est vu attribuer la tâche de tenter de retenir les sols, d’assurer le reboisement, de recréer le couvert végétal dans l’intérieur du pays et de réguler l’élevage ovin. Sur les hautes terres islandaises, j’ai pu voir des prairies qui avaient été plantées par ce service au beau milieu de paysages lunaires afin de rétablir le couvert végétal et de stopper l’expansion de l’érosion. Ces efforts accomplis pour faire repousser la végétation, ces vertes prairies dans un paysage brunâtre, me sont souvent apparus comme la visualisation pathétique d’un affrontement avec une montagne. Mais les Islandais sont sur la voie du progrès.    Presque partout ailleurs dans le monde, mes amis archéologues se battent pour convaincre les gouvernements que leur action a véritablement une valeur pratique. Ils tentent de faire comprendre à des bailleurs de fonds que l’étude de l’histoire d’anciennes sociétés pourrait nous aider à comprendre ce qui pourrait arriver à des sociétés qui aujourd’hui occupent les mêmes territoires. Ils avancent notamment l’argument que les dommages écologiques qui ont été causés dans le passé pourraient resurgir dans le présent, et qu’il serait donc bon de se servir de ce que nous savons du passé pour éviter de répéter les mêmes erreurs.    La plupart des gouvernements restent sourds au plaidoyer des archéologues. Ce n’est pas le cas en Islande, où le passé – les effets de l’érosion qui commencèrent à se manifester il y a mille cent trente ans – s’impose partout avec tant de force. De nombreuses études portant sur les colonies médiévales islandaises et sur les différents types d’érosion sont en cours.

Jared Diamond, Effondrement, pages 324 à 325

 

Personnellement, je préfère prendre les choses telles qu’elles sont : même si les Vikings du Groenland appartenaient à une société de mangeurs de poisson, peut-être ont-ils développé un tabou leur interdisant de le consommer. Chaque société a ses propres interdits alimentaires, qui sont arbitraires, et qui lui servent à se distinguer des autres sociétés. Ces tabous portent dans la plupart des cas sur la viande et le poisson. Par exemple, les Français mangent des escargots, des grenouilles et de la viande de cheval, les habitants de Nouvelle-Guinée mangent des rats, des araignées et des larves de coléoptères, les Mexicains mangent de la chèvre et les Polynésiens mangent des annélides marins : toutes ces espèces sont nutritives et – si vous savez les apprécier – délicieuses, mais la plupart des Américains seraient horrifiés à l’idée de devoir consommer n’importe lequel de ces mets.    La raison essentielle pour laquelle la viande et le poisson sont si souvent l’objet de tabous tient au fait qu’ils sont plus susceptibles que des aliments d’origine végétale de développer des bactéries ou des protozoaires qui peuvent empoisonner ou parasiter le consommateur. Le risque est tout particulièrement élevé en Islande et en Scandinavie, où l’on emploie de nombreuses méthodes de fermentation assurant la longue conservation de poissons odorants, qui supposent entre autres l’utilisation de bactéries mortelles pouvant être causes de botulisme. J’aime imaginer qu’Erik le Rouge, dans les premières années de la colonisation du Groenland, fut victime d’une terrible intoxication alimentaire suite à la consommation d’un poisson. Sitôt rétabli, il aurait déclaré à qui voulait l’entendre que le poisson était un aliment dangereux et que les Groenlandais, qui étaient un peuple propre et fier, ne s’abaisseraient jamais à manger la même chose que les Islandais et les Norvégiens, malpropres condamnés à l’ichthyophagie.

Jared Diamond, Effondrement, pages 369 à 370

 

Donc, nous l’avons vu au chapitre précédent, la société viking du Groenland fut dans un premier temps florissante, en raison d’une heureuse conjonction de conditions au moment de l’arrivée des colons scandinaves. Ceux-ci eurent la chance de découvrir des terres vierges sur lesquelles aucun arbre n’avait jamais été abattu, dont les sols n’avaient jamais été broutés par du bétail mais qui étaient propices au pâturage. Ils arrivèrent à une époque où le climat était relativement doux, où la production de foin était suffisante la plupart des années, où les routes maritimes vers l’Europe étaient libres de glaces, où il existait en Europe une demande pour leurs exportations d’ivoire de morse et où nul Améridien n’était visible à proximité des établissements ou des zones de chasse scandinaves.    Tous ces avantages initiaux se retournèrent progressivement contre les Scandinaves : si les colons n’eurent aucune prise sur les changements climatiques, sur la modification de la demande européenne d’ivoire ni l’arrivée des Inuits, l’impact qu’ils eurent sur l’environnement fut entièrement de leur fait.    Les Nordiques du Groenland endommagèrent leur environnement de trois manières au moins : en détruisant la végétation naturelle, en facilitant l’érosion des sols et en extrayant la tourbe. Dès leur arrivée, ils brûlèrent les forêts pour augmenter les pacages, puis ils abattirent une partie des arbres restants pour en faire du bois de construction ou du bois de chauffe. Parce que les sols étaient sans cesse broutés et piétinés par les bêtes, les arbres ne pouvaient se régénérer, surtout en hiver, époque à laquelle les végétaux sont les plus vulnérables car leur croissance est interrompue.

Jared Diamond, Effondrement, pages 399 à 400

 

On retrouve là les cinq ensembles de facteurs que nous avons déjà développés : l’impact des Vikings sur l’environnement, les changements climatiques, la moindre fréquence des contacts amicaux avec la Norvège, la multiplication des contacts hostiles avec les Inuits et l’attitude conservatrice qui fut celle des Vikings.    En conclusion, les Vikings épuisèrent sans le savoir les ressources naturelles dont ils dépendaient en abattant les arbres, en récoltant la tourbe, en pratiquant le surpâturage et en causant une érosion du sol.

Jared Diamond, Effondrement, page 431

 

Si les sociétés étudiées au chapitre 9 sont parvenues à survivre alors que la plupart des sociétés examinées dans les chapitres 2 à 8 se sont éteintes, c’est que les unes et les autres se distinguent par des différences environnementales : certains environnements sont plus fragiles et posent des problèmes plus difficiles que d’autres. Nous avons détaillé au chapitre 2 les nombreuses raisons pour lesquelles l’environnement dans les îles du Pacifique était plus ou moins fragile, ce qui expliquait en partie pourquoi les sociétés de l’île de Pâques et de l’île de Mangareva ont disparu alors que la société de Tikopia a survécu. De la même manière, l’histoire de la survie de la société des hautes terres de Nouvelle-Guinée et celle du Japon de l’ère Tokugawa ne sont que les histoires de sociétés qui eurent la chance d’occuper des territoires relativement résistants. Mais ces différences environnementales ne suffisent pas à répondre entièrement à la question posée, ainsi que le prouvent certains cas, comme le Groenland et le sud-ouest des États-Unis, où une société a survécu alors qu’une autre, ou que plusieurs autres sociétés qui avaient opté pour une économie différente dans le même environnement, ont disparu. On en conclura donc, que si l’environnement est important, importe tout autant le choix d’une économie profitable qui sache s’adapter à cet environnement. Mais, une fois fait le choix d’une économie particulière, une société sait-elle s’y tenir de façon durable ?    Indépendamment des ressources sur lesquelles cette économie repose – sols exploités par l’agriculture, végétation consommée par le bétail, réserves piscicoles, gibier, plantes ramassées ou petits animaux –, certaines sociétés élaborent des pratiques qui évitent la surexploitation, alors que d’autres ne parviennent pas à relever ce défi. C’est l’objet de la troisième partie.

Jared Diamond, Effondrement, pages 509 à 510

 

Les analyses courantes des génocides au Rwanda et au Burundi en font le fruit de haines ethniques préexistantes qu’auraient attisées des politiciens cyniques. Leave None to Tell the Story : Genocide in Rwanda, publié par l’organisation Human Rights Watch 3, donne un bon résumé de cette version, fondée sur de nombreuses preuves : « Ce génocide n’a pas été une bouffée incontrôlable de colère chez un peuple consumé par d’“ancestrales haines raciales”. […] Il a résulté du choix délibéré fait par une élite moderne d’attiser la haine et la peur afin de rester au pouvoir. Ce petit groupe de privilégiés a dressé la majorité contre la minorité afin de contrer l’opposition politique montante au Rwanda. Confrontés aux succès du FPR sur le champ de bataille et à la table de négociations, ces détenteurs du pouvoir ont transformé la stratégie de division ethnique en génocide. Ils ont cru que la campagne d’extermination restaurerait la solidarité des Hutus sous leur tutelle et les aiderait à gagner la guerre. »

Jared Diamond, Effondrement, pages 520 à 521

 

Expliquer n’est pas excuser. Quand bien même on ne retiendrait qu’une seule explication pour le génocide, cela n’atténue en rien la responsabilité personnelle des auteurs du génocide rwandais. Il importe de comprendre les origines du génocide rwandais – non pour en exonérer les assassins, mais pour tirer des enseignements pour le Rwanda ou pour d’autres régions. Vouer sa vie ou ses recherches à la compréhension des origines du génocide des juifs par les nazis ou comprendre l’esprit des meurtriers en série et des violeurs n’implique ni ne signifie que l’on tente de minimiser la responsabilité de Hitler, des meurtriers en série et des violeurs. C’est plutôt que savoir comment la chose est arrivée donne l’espoir d’aider à en prévenir le retour.

Jared Diamond, Effondrement, page 532

 

Lorsque Christophe Colomb est arrivé à Hispaniola au cours de son premier voyage transatlantique en l’an 1492, l’île avait déjà été peuplée par des indigènes américains depuis cinq mille ans environ. À l’époque, Colomb rencontra un groupe d’indiens arawaks d’un demi-million environ (les estimations vont de cent mille à deux millions). Appelés Taïnos, ils vivaient de l’agriculture et étaient organisés en cinq chefferies.    Malheureusement pour eux, les Taïnos possédaient de l’or, que convoitaient les Espagnols et qu’ils ne voulaient pas aller chercher eux-mêmes. Les conquérants ont donc divisé l’île et sa population indienne entre eux, puis l’ont réduite en esclavage, lui ont transmis des maladies d’origine européenne et l’ont assassinée. En 1519, vingt-sept ans après l’arrivée de Colomb, les Taïnos n’étaient plus que onze mille environ, et la plus grande partie mourut cette année-là de la variole, réduisant la population à trois mille habitants ; les survivants moururent petit à petit ou s’assimilèrent dans les décennies suivantes. Cela contraignit les Espagnols à chercher ailleurs la main-d’œuvre servile.    Vers 1520, ils découvrirent qu’Hispaniola était idéale pour la culture du sucre. Ils commencèrent donc à importer des esclaves d’Afrique. Les plantations de sucre firent de l’île une colonie riche pendant la plus grande partie du xvie siècle. Cependant, l’intérêt des Espagnols se détourna d’Hispaniola à la suite de la découverte de sociétés indiennes plus peuplées et plus riches sur le continent américain, en particulier au Mexique, au Pérou et en Bolivie : main-d’œuvre indienne plus nombreuse à exploiter, sociétés politiquement plus avancées à contrôler et riches mines d’argent en Bolivie. L’Espagne consacra désormais peu de ressources à Hispaniola, en particulier parce que acheter et transporter des esclaves d’Afrique était coûteux, alors qu’elle pouvait disposer d’indigènes américains pour le seul coût de leur conquête. En outre, les pirates anglais, français et hollandais infestèrent les Caraïbes et attaquèrent les colonies espagnoles, à Hispaniola et ailleurs. Puis vint le déclin politique et économique de l’Espagne qui laissa le champ libre aux Anglais, Français et Hollandais.

Jared Diamond, Effondrement, pages 539 à 540

 

Le troisième chapitre de mon guide des échecs est le plus nourri, car traitant d’une situation la plus courante : souvent les sociétés échouent même à résoudre un problème qu’elles ont perçu.    Beaucoup des raisons tiennent à ce que les économistes et d’autres spécialistes de sciences sociales appellent le « comportement rationnel », fruit de conflits d’intérêts.    Certains individus, par raisonnement, concluent qu’elles peuvent favoriser leurs intérêts en adoptant un comportement qui est, en réalité, dommageable à d’autres mais que la loi autorise de fait ou par non-application. Ils se sentent en sécurité parce qu’ils sont concentrés (peu nombreux) et très motivés par la perspective de réaliser des profits importants, certains et immédiats, alors que les pertes se distribuent sur un grand nombre d’individus. Cela donne aux perdants peu de motivation pour se défendre, parce que chaque perdant perd peu et n’obtiendrait que des profits réduits, incertains et lointains, quand bien même réussissait-il à défaire ce que la minorité a accompli. C’est le cas, par exemple, des subventions à effets pervers : ces budgets que les gouvernements dépensent pour soutenir des activités qui ne seraient pas rentables sans ces aides, comme la pêche, la production de sucre aux États-Unis et celle du coton en Australie (subventionnées indirectement par le gouvernement qui supporte les coûts liés à l’irrigation). Les pêcheurs et les cultivateurs peu nombreux font pression avec ténacité pour obtenir les subventions qui représentent une bonne part de leurs revenus, tandis que les perdants – tous les contribuables – se font moins entendre parce que la subvention concernée n’est financée que par une petite fraction des impôts acquittée par les contribuables. Les mesures bénéficiant à une petite minorité aux dépens d’une large majorité sont en particulier susceptibles d’être prises dans certains types de démocraties où le pouvoir de faire pencher la balance repose sur certains petits groupes : par exemple, les sénateurs des petits États au Sénat américain ou les petits partis religieux en Israël, à un degré par ailleurs inenvisageable dans le système parlementaire hollandais.    Un type fréquent de comportement rationnel pervers est de l’ordre de l’égoïsme. Prenons un exemple simple. La plupart des pêcheurs du Montana pèchent la truite. Quelques-uns préfèrent pêcher le brochet, gros poisson carnivore qui n’existe pas naturellement dans l’ouest du Montana, mais a été introduit subrepticement et illégalement dans certains lacs et rivières de cette contrée. Il y a ruiné la pêche à la truite, suite à la disparition des truites. Or les pêcheurs de brochets sont moins nombreux que ne l’étaient les pêcheurs de truites.    Nous avons un autre exemple engendrant plus de perdants et des pertes financières plus importantes : jusqu’en 1971, les compagnies minières du Montana, lorsqu’elles fermaient une mine, laissaient son cuivre, son arsenic et son acide s’écouler dans les rivières, faute de législation de l’État pour les contraindre à nettoyer les sites. En 1971, une telle loi a été promulguée. Les entreprises ont alors découvert qu’elles pouvaient extraire le minerai de valeur, puis se déclarer en faillite avant d’avoir à assumer les coûts d’un nettoyage. Résultat : les citoyens du Montana ont dû acquitter cinq cents millions de dollars de frais de nettoyage, alors que les sociétés minières n’ont eu qu’à engranger leurs profits. D’innombrables autres exemples de comportements de ce type dans le monde des affaires pourraient être cités, mais il n’est pas aussi universel que certains cyniques le soupçonnent. Au chapitre suivant, nous verrons dans quelle mesure ces comportements résultent de l’impératif, pour les entreprises, de gagner de l’argent dans le cadre autorisé par les règlements de l’État, le droit et la demande du public.    Une forme particulière de conflit d’intérêts est connue sous le nom de « tragédie des communs », laquelle est intimement liée aux conflits appelés « dilemme du prisonnier » et « logique de l’action collective ». Prenez une situation dans laquelle beaucoup de consommateurs récoltent une ressource qu’ils possèdent en commun, tels des pêcheurs qui prennent du poisson dans une zone de l’océan ou des bergers qui font paître leurs moutons sur un pâturage commun. Si chacun surexploite la ressource concernée, elle diminuera par surpêche ou surpâturage et finira par disparaître. Tous les consommateurs en souffriront. Il serait donc dans l’intérêt commun de tous les consommateurs d’exercer une contrainte et de ne pas surexploiter cette ressource. Mais tant qu’il n’existe pas de régulation efficace fixant la quantité de la ressource que chaque consommateur pourra récolter, chaque consommateur a raison de se dire : « Si je n’attrape pas ce poisson ou si je ne laisse pas mes moutons brouter cette herbe, un autre pêcheur ou un autre berger le fera ; je n’ai donc pas de raison de me retenir de surpêcher ou de surrécolter. » Le comportement rationnel correct consiste ici à récolter avant que l’autre consommateur puisse le faire, même si cela peut avoir pour résultat la destruction des biens communs, et donc nuire à tous les consommateurs.    En réalité, alors que cette logique a conduit nombre de biens communs à être surexploités et détruits, d’autres ont été préservés pendant des centaines, voire des milliers d’années. Parmi les conséquences malheureuses, on trouve la surexploitation et la disparition de la plupart des grandes zones de pêche et l’extermination de la grande faune (gros mammifères, oiseaux et reptiles) sur chaque île océanique ou continent colonisé par les humains pour la première fois au cours des cinquante mille dernières années. Les conséquences heureuses comprennent la préservation de nombreuses zones de pêche locales, de forêts, de sources d’eau, comme les zones de pêche à la truite et les systèmes d’irrigation du Montana que j’ai décrits au chapitre 1. La chose est aisément explicable par trois types différents de dispositions qui ont évolué pour préserver une ressource commune tout en permettant une récolte durable.

Jared Diamond, Effondrement, pages 661 à 664

 

La dernière raison spéculative que je mentionnerai pour expliquer l’échec irrationnel dans les tentatives menées pour résoudre un problème que l’on perçoit est le déni d’origine psychologique. Si une chose perçue suscite en vous une émotion douloureuse, elle sera inconsciemment supprimée ou niée afin d’éviter cette douleur, angoisse ou peur, quitte à ce que le déni conduise à des décisions désastreuses.    Dans le domaine qui nous concerne, prenons l’exemple d’une étroite vallée sinistrée juste derrière un grand barrage. Que le barrage vienne à se rompre, l’eau emportera les habitants sur une distance considérable en aval. Quand on sonde l’opinion qui vit en aval du barrage sur sa crainte d’une éventuelle rupture, cette peur est moindre en aval, elle augmente au fur et à mesure qu’on s’approche, atteint son paroxysme à quelques kilomètres du barrage, puis décroît brutalement et tend vers zéro parmi les habitants les plus proches du barrage ! Autrement dit, ces derniers, qui sont les plus certains d’être inondés en cas de rupture, disent d’une certaine manière ne pas être concernés. Ce déni d’origine psychologique est leur seule façon de vivre dans une normalité quotidienne. Le déni d’origine psychologique est un phénomène bien attesté dans la psychologie individuelle, mais il semble s’appliquer aussi à la psychologie des groupes.

Jared Diamond, Effondrement, pages 673 à 674

 

Parce qu’un projet d’extraction de ressources exige des capitaux importants, la plupart sont réalisés par de grandes entreprises. Les polémiques sont nombreuses entre les défenseurs de l’environnement et les grandes entreprises, les uns et les autres se considérant comme adversaires. Les défenseurs de l’environnement accusent les grandes entreprises de porter atteinte aux personnes en endommageant le milieu et de placer leurs intérêts financiers au-dessus du bien public. Ces accusations sont souvent fondées. À l’inverse, les entreprises accusent les écologistes d’ignorer les réalités économiques et de vouloir persister en ce sens, d’ignorer tout autant les désirs des populations locales et des gouvernements d’accueil en matière d’emplois et de développement, de placer le bien-être des oiseaux au-dessus de celui des personnes et de se refuser à reconnaître que des entreprises montrent un vrai souci pour l’environnement.    En réalité, les intérêts des grandes entreprises, des défenseurs de l’environnement et de la société dans son ensemble coïncident plus souvent que leurs reproches mutuels ne le laissent croire. Dans beaucoup d’autres cas, cependant, il y a réellement conflit d’intérêts : les profits d’une entreprise, du moins à court terme, peuvent être dommageables à la société dans son ensemble. Je m’appuierai sur des exemples tirés de quatre activités d’extraction, le pétrole, les mines et le charbon, l’activité forestière et la pêche en mer, dont j’ai une connaissance au premier degré, afin d’explorer certaines des raisons pour lesquelles des entreprises différentes considèrent qu’il est de leur intérêt d’adopter des politiques différentes, dommageables ou protectrices pour l’environnement. Je tenterai d’identifier quels changements seraient les plus efficaces pour inciter les sociétés qui endommagent l’environnement à l’épargner.

Jared Diamond, Effondrement, pages 680 à 681

 

[Au sujet de l’exploitation minière orifère]

Pour échapper à ces coûts de nettoyage, les compagnies d’extraction de minerais souvent se déclarent en faillite et transfèrent leurs actifs sur d’autres sociétés contrôlées par les mêmes actionnaires. La mine d’or Zortman-Landusky, au Montana (mentionnée au chapitre 1), qui a été développée par la compagnie canadienne Pegasus Gold Inc., en est un exemple. Quand elle ouvre en 1979, c’est la première grande mine d’or à ciel ouvert dégageant du cyanure au États-Unis et la plus grosse mine d’or du Montana. Elle cause par la suite une longue série de fuites de cyanure, d’écoulements et de drainages acides, ni le gouvernement fédéral ni l’État du Montana n’exigent de la compagnie qu’elle réalise des tests du drainage acide. En 1992, des inspecteurs de l’État établissent que la mine contamine les cours d’eau avec des métaux lourds et de l’acide. En 1995, Pegasus Gold accepte de payer trente-six millions de dollars pour régler toutes les poursuites judiciaires lancées par le gouvernement fédéral, l’État du Montana et les tribus indiennes de la région. Finalement, en 1998, alors que 15 % seulement du site de la mine a été amendé en surface, la direction de Pegasus Gold s’attribue un bonus de plus de cinq millions de dollars, transfère ce qui reste des actifs profitables de Pegasus à la nouvelle compagnie, Apollo Gold, qu’elle a créée puis déclare Pegasus Gold en faillite. (Comme la plupart des directeurs de mines, ceux de Pegasus Gold ne vivent pas dans le bassin fluvial de la mine Zortman-Landusky et symbolisent ces élites vivant à l’écart des conséquences de leurs actions que j’ai évoquées au chapitre 14.) Le gouvernement fédéral et celui de l’État ont alors adopté un plan de cinquante-deux milliards de dollars pour amender la surface, dont trente proviendraient des trente-six milliards payés par Pegasus, alors que vingt-deux seraient financés par les contribuables américains. Cependant, ce plan n’inclut toujours pas les dépenses liées au traitement de l’eau à perpétuité, qui coûtera bien davantage aux contribuables. Il s’avère que cinq des treize grandes mines récentes de minerais du Montana, dont quatre (y compris la mine Zortman-Landusky) à ciel ouvert et à écoulement de cyanure, étaient possédées par la société Pegasus Gold Inc. et que dix exigeront un traitement constant de l’eau, ce qui centuplera leurs coûts de fermeture et d’amendement par rapport aux estimations antérieures.    Plus coûteuse pour les contribuables américains a été la faillite d’une autre mine d’or à capitaux canadiens, celle de Summitville possédée par Galactic Resources, dans une zone montagneuse du Colorado. En 1992, huit ans après que l’État du Colorado eut accordé un permis à Galactic Resources, la compagnie s’est déclarée en faillite et a fermé la mine moins d’une semaine après l’avoir annoncé : impôts impayés, employés au chômage, plus de maintenance environnementale essentielle et abandon du site. Quelques mois plus tard, après le début des chutes de neige hivernales – la région reçoit dix mètres par an –, le système d’évacuation a débordé, stérilisant au cyanure une étendue de dix kilomètres sur la rivière Alamosa. On a alors découvert que l’État du Colorado avait seulement exigé une garantie de quatre millions et demi de dollars pour que Galactic Resources obtienne son permis, alors que le coût de nettoyage serait de cent quatre-vingts. Le gouvernement obtint vingt-huit autres millions de la procédure de mise en faillite ; restait cent quarante-sept millions à payer par les contribuables via l’Agence pour la protection de l’environnement.

Jared Diamond, Effondrement, pages 698 à 700

 

La Californie du Sud contribue grandement à la crise de l’énergie. Notre ancien réseau municipal de tramways a disparu avec les faillites des années 1920 et 1930, et les droits en ont été acquis par des constructeurs automobiles et subdivisés afin qu’il soit impossible de reconstruire le réseau – qui concurrençait celui des automobiles.

Jared Diamond, Effondrement, page 760

 

Ici, les riches cherchent de plus en plus à s’isoler du reste de la société, aspirent à créer leurs propres polders virtuels et distincts, utilisent leur argent pour s’acheter des services privés et votent contre les impôts qui permettraient d’étendre à chacun ces services et ces conforts (à savoir le fait de vivre dans des communautés fermées par de hauts murs, le recours à des gardes privés plutôt qu’à la police, l’inscription des enfants dans de riches écoles privées comportant de petites classes plutôt que dans les écoles publiques surchargées et sans moyens, l’acquittement d’une assurance santé et des soins médicaux privés, l’approvisionnement en eau minérale et non pas en eau municipale et – en Californie du Sud – des routes à péage concurrentes des autoroutes publiques embouteillées). Derrière ce type de privatisation, il y a la conviction erronée que l’élite peut ne pas être affectée par les problèmes de la société qui l’entoure : les chefs norvégiens au Groeland eurent la même attitude, mais ils n’eurent que le grand privilège d’être les derniers à mourir de faim.

Jared Diamond, Effondrement, pages 785 à 786

 

J’ai posé en ouverture qu’entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui, il existe de grandes différences : la population est plus importante et la technologie plus destructrice aujourd’hui, et l’interconnexion actuelle fait peser un risque d’effondrement global plutôt que local. Faut-il y voir des raisons d’être pessimistes ? Si les habitants de l’île de Pâques ne purent résoudre leurs problèmes locaux dans le passé, comment le monde contemporain pourrait-il espérer résoudre ses problèmes globaux ?    Pourtant, un optimisme prudent est de mise. Si nous n’accomplissons pas un effort déterminé pour résoudre nos problèmes et si nous n’y réussissons pas, dans quelques décennies, le monde dans son ensemble verra au mieux son niveau de vie décliner. C’est pourquoi j’ai décidé de consacrer la plus grande partie de mon travail, à ce stade de ma vie, à convaincre mes contemporains que nos problèmes doivent être pris au sérieux. J’entrevois cependant des raisons d’espérer

Jared Diamond, Effondrement, page 787