Frans de Waal

Frans B. M. de Waal est un psychologue, primatologue et éthologue néerlandais. Il est professeur en éthologie des primates au département de psychologie de l'université Emory à Atlanta et directeur du Living Links Center au Yerkes National Primate Research Center. Il a publié de nombreux livres dont La politique du chimpanzé, De la réconciliation chez les primates et Le singe en nous.

Le principal apport de ce chercheur est la mise en évidence du phénomène de réconciliation chez de nombreuses espèces de primates après une interaction conflictuelle, aptitude que l'on considérait auparavant comme réservée à l'espèce humaine. Il s'interroge sur ce qui fait finalement la différence entre les humains et les bonobos ou les chimpanzés, dont nous partageons 98,7 % des gènes.

Il établit la différence entre les communautés de chimpanzés, bagarreurs, capables de coalitions pernicieuses pour imposer le choix du chef de la colonie, et les bonobos, pacifistes et dont les femelles règlent les conflits entre mâles en s'offrant à une relation sexuelle, dont les bonobos sont réputés insatiables.

Selon Frans de Waal, les hominidés tiennent à la fois de ces deux grands singes : querelleurs, mais aussi pacificateurs.

Il a partagé le Prix Ig Nobel d'anatomie en 2012 avec Jennifer Pokorny pour leur étude montrant que les chimpanzés peuvent identifier leurs congénères en voyant l'image de leur postérieur.

 

 

L'âge de l'empathie

Titre : L’âge de l’empathie – Leçons de la nature pour une société solidaire

Auteur : Frans De Waal

Genre : Biologie, psychologie, éthologie

Date : 2009

Pages : 366

Éditeur : Les liens qui libèrent

Collection : Babel essai

ISBN : 978-2-7427-9766-0

 

 

Sommes-nous sur terre, comme on l'affirme si souvent, dans le seul but de servir notre propre survie et nos intérêts personnels ? Est-ce vraiment dans la nature humaine de se poignarder dans le dos pour gravir les échelons de la hiérarchie ? Dans ce livre stimulant, l'auteur de "Le singe en nous", unanimement salué par la critique, examine comment l'empathie vient naturellement aux humains et à certains autres animaux. Le comportement égoïste et l'esprit de compétition, souvent présentés comme conformes aux théories de l'évolution, sont ici magistralement remis en cause. Fort de son expérience sur le terrain et de ses recherches sur les chimpanzés, les bonobos et les singes capucins, ainsi que sur les dauphins, les baleines et les éléphants, Frans de Waal nous montre que de nombreux animaux sont prêts à prendre soin les uns des autres, à s'entraider et, dans certains cas, à se mobiliser pour sauver la vie de leurs congénères. Écrit dans un langage accessible à tous, nourri d'histoires animales aussi extraordinaires qu'émouvantes, L'Âge de l'empathie, en mettant la coopération au cours de l'évolution des espèces, ouvre des perspectives passionnantes sur la nécessaire solidarité dans nos sociétés.

 

 

Préface

 

La cupidité a vécu, l’empathie est de mise.

 

La crise financière mondiale de 2008, conjuguée à l’élection d’un nouveau président américain, a provoqué une mutation sismique de la société. Beaucoup ont eu l’impression de sortir d’un mauvais rêve, celui d'un grand casino où l'on avait flambé l’argent du peuple pour enrichir quelques rares privilégiés sans le moindre souci des laissés-pour-compte. Ce cauchemar avait débuté un quart de siècle auparavant avec la théorie économique Reagan-Thatcher. Selon cette théorie, l’argent des plus riches finit par profiter aux plus démunis, avec l’assurance apaisante que les marchés font merveille en matière d’autorégulation. Personne ne le croit plus désormais.

 

La politique américaine semble se trouver au seuil d’une ère nouvelle, placée sous le signe de la coopération et de la responsabilité sociale. L’accent est mis sur ce qui soude une société, sur ce qui justifie qu’on y vive, et non sur la richesse matérielle qu’on peut en extraire. L’empathie décline le thème majeur de notre temps, comme le reflètent les discours de Barack Obama, qui déclarait notamment aux diplômés de la Northwestern University, à Chicago : « Je pense que nous devrions parler davantage de notre déficit d’empathie… C’est seulement lorsqu’on vise plus grand que soi que l’on concrétise son véritable potentiel. »

 

L’Âge de l’empathie entend montrer que la nature humaine offre un gigantesque coup de main à cette entreprise. Certes, la biologie se voit couramment invoquée pour justifier des sociétés fondées sur des principes égoïstes, mais nous ne devrions jamais oublier qu’elle a aussi produit le ciment qui les soude. Ce ciment est le même pour nous, humains, que pour de nombreux autres animaux. Être en harmonie avec autrui, coordonner des activités et s’occuper des démunis n’est pas le propre de notre espèce. L’empathie humaine s’appuie donc sur une longue histoire évolutionniste – et c’est le deuxième sens du mot « âge » dans le titre de cet ouvrage.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 9 et 10

 

 

 

Les étudiants en droit, en économie et en politique manquent des outils nécessaires pour jeter un regard objectif sur leur propre société. À quoi la comparer? Ils consultent rarement, pour ne pas dire jamais, l’ample corpus de connaissances sur le comportement humain qui s’est accumulé en anthropologie, en psychologie, en biologie ou en neurosciences. La réponse émanant de ces disciplines se résume en quelques mots : nous sommes un groupe d’animaux infiniment coopérant, sensibles à l’injustice, parfois bellicistes, mais essentiellement pacifistes. Une société qui ne tient aucun compte de ces propensions ne peut être optimale. Certes, nous sommes également des animaux mus par des motivations, intéressés au premier chef par le rang, le territoire et la sécurité alimentaire, et aucune société qui méconnaît ces tendances ne peut être optimale non plus. Notre espèce présente un double visage : social et égoïste. Mais puisque c’est ce dernier qui constitue, au moins en Occident, l’hypothèse prédominante, mon attention se portera sur le premier, à savoir le rôle de l’empathie et des liens sociaux.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, page 16

 

 

 

Inutile de courir plus vite que l’ours, tant que tu cours plus vite que ton copain.

 

Dicton

 

 

 

Lorsqu’ils quittèrent la forêt pour les espaces découverts et dangereux, nos ancêtres devinrent des proies et développèrent un instinct grégaire qui bat largement celui de nombreux animaux. Nous excellons en synchronisation corporelle et en tirons du plaisir. Quand nous marchons à côté de quelqu’un, par exemple, nous adoptons automatiquement sa longueur de pas. Nous coordonnons nos encouragements vocaux et nos « holas » lors des compétitions sportives, oscillons d’un même mouvement aux concerts de musique pop et suivons des cours d’aérobic en nous trémoussant au même rythme. À titre d’exercice pratique, essayez d’applaudir au terme d’une conférence qui laisse tout le monde de glace, ou de ne pas le faire quand l’auditoire se déchaîne. Nous sommes d’un grégarisme terrifiant. Les chefs politiques étant passés maîtres en matière de psychologie des foules, l’histoire surabonde d’exemples de ralliement massif à leurs entreprises aberrantes. Il suffit à un dirigeant de créer de toute pièces une menace extérieure, d’attiser la peur, et voilà! L’instinct grégaire l’emporte.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, page 41

 

 

 

En raison de l’interdépendance entre groupes disposant de maigres ressources, nos ancêtres ne menèrent probablement jamais de grandes guerres, jusqu’à la période où ils se sédentarisent et commencèrent à accumuler des richesses en pratiquant l’agriculture. Les attaques contre d’autres groupes devinrent alors plus profitables. Plutôt que de résulter d’une pulsion agressive, la guerre semble être davantage une question de pouvoir et de profit. Ce qui laisse entendre aussi qu’elle est loin d’être inévitable.

 

Voilà ce qu’on peut dire des scénarios des origines occidentaux, qui dépeignent nos ancêtres comme des êtres féroces, ignorant la peur et libres. Non tenus par des engagements sociaux et impitoyables envers leurs ennemis, ils paraissent tout droit sortis de nos films d’action. La pensée politique d’aujourd’hui continue de se cramponner à ces mythes machistes, en témoigne la croyance que nous pouvons traiter la planète à notre guise, que l’humanité et éternellement vouée à guerroyer et que la liberté individuelle passe avant la communauté.

 

Rien de tout cela ne concorde avec le « comme avant », qui est fait de dépendance mutuelle, de contacts, d’élimination des querelles tant internes qu’externes. L’emprise sur les moyens de subsistance se révèle en effet si infime que la nourriture et la sécurité priment tout le reste. Les femmes cueillent les fruits ou les racines, les hommes chassent, et ensemble ils élèvent des familles peu nombreuses qui doivent leur survie à leur inclusion dans un tissu social plus vaste. La communauté est là pour eux, et eux sont là pour la communauté. Les Bushmen consacrent beaucoup de temps et d’attention à échanger de petits cadeaux au sein de réseaux qui couvrent de nombreux kilomètres et des générations multiples. Ils ne ménagent pas leurs efforts afin de parvenir à des décisions par consensus, et craignent l'ostracisme et l’isolement plus que la mort même. Dans une phrase révélatrice, une femme confiait : « Ce n’est pas bon de mourir, parce que quand on meurt on est seul. »

 

Nous ne reviendrons pas au mode de vie préindustriel. Nous vivons dans une société dont l’échelle et la complexité ahurissantes exigent une organisation entièrement différente de celle que connurent jamais les humains à l’état de nature. Pourtant, même si nous vivons dans des villes, entourés de voitures et d’ordinateurs, nous restons essentiellement les mêmes animaux, avec les mêmes manques et les mêmes besoins psychologiques.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 45 et 46

 

 

 

Toute société a besoin de trouver un équilibre entre les mobiles égoïstes et les mobiles sociaux pour garantir que c’est son économie qui la sert et non le contraire. Les économistes ne tiennent souvent aucun compte de cette dynamique et ne pensent qu’en termes d’argent. Leur célèbre confrère Milton Friedman affirmait que « peu de tendances pourraient autant ébranler les fondations de notre société libre que l’acceptation par les dirigeants d’entreprise d’une responsabilité sociale autre que celle de faire le plus d’argent possible pour leurs actionnaires ». Friedman proposait ainsi une idéologie qui plaçait les individus en dernier.

 

Même si Milton Friedman avait raison en théorie sur le lien entre l’argent et la liberté, en pratique l’argent corrompt. Il conduit trop souvent à l’exploitation, à l’injustice et à une malhonnêteté flagrante. L’escroquerie colossale de la société Enron a rendu les soixante-quatre pages de son « Code d’éthique » aussi fictive que le manuel de sécurité du Titanic. Au cours des dix dernières années, tous les pays avancés ont connu d’énormes scandales dans leur secteur des affaires, et chaque fois c’est en suivant les conseils de Milton Friedman que les dirigeants ont réussi à ébranler les fondations de leur société.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, page 62

 

 

 

Oscar le chat

 

Oscar le chat nous fixe sur une photographie parue dans le prestigieux New England Journal of Medecine en même temps qu’une description admirative d’un de mes confrères. Son auteur relate les tournées quotidiennes d’Oscar dans une clinique gériatrique de Providence, dans le Rhode Island, qui accueille des patients souffrant de la maladie d’Alzheimer, de la maladie de Parkinson ou d’autres affections. Ce matou de 2 ans flaire et observe chaque patient, se promenant avec nonchalance d’une chambre à l’autre. Lorsqu’il estime qu’une personne va mourir, il se love contre elle en ronronnant et en lui donnant des petits coups de museau affectueux. Il ne quitte la chambre qu’après qu’elle a rendu son dernier souffle.

 

Les prévisions d’Oscar se sont révélées si fiables que le personnel de la clinique compte sur elles. S’il entre dans une chambre et en ressort, on sait que l’heure du patient n’est pas encore venue. Mais dès qu’Oscar entame une de ses veilles, une infirmière décroche le téléphone et appelle des membres de la famille, qui se hâtent alors pour être présents au moment où leur être cher décédera. Le chat a prédit la mort de plus de vingt-cinq patients avec plus d’exactitude que n’importe quel expert humain. L’hommage rendu au matou précise : « On ne meurt pas au troisième étage, sauf si Oscar vient en visite et reste un peu. »

 

Comment Oscar s’y prend-il? Est-ce l’odeur, la couleur de la peau ou un rythme de respiration particulier chez les patients à l’agonie? Au vu de la diversité des maux dont ils souffrent, il paraît peu vraisemblable que tous affichent les mêmes signes révélateurs sur la fin, mais on ne peut écarter cette possibilité. Plus étonnante est la question de savoir ce qui mobilise le chat. Il s’est parfois retrouvé seul auprès du mourant, et le personnel y voit l’expression d’une aide. Mais est-ce vraiment ce qui motive notre félin des soins palliatifs?

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 114 et 115

 

 

 

Si Yoni était un humain, nous parerions de sympathie. Elle diffère de l’empathie en cela qu’elle est proactive. L’empathie nous permet de recueillir une information sur autrui. La sympathie traduit, quant à elle, le souci de l’autre et le désir d’améliorer sa situation. La psychologue américaine Lauren Wispé propose la définition suivante :

 

La définition de la sympathie comporte deux parties : d’abord une conscience accrue des sentiments de l’autre personne, ensuite la forte envie d’effectuer les actions qui sont nécessaires, quelles qu’elles soient, pour adoucir sa situation.

 

Permettez-moi d’illustrer la différence entre la sympathie et l’empathie en parlant de moi : j’éprouve plus d’empathie que de sympathie. Mais je ne peux affirmer qu’il s’agit d’une différence sexuelle susceptible d’être généralisée : ma femme semble être douée pour les deux à égalité.

 

Ma profession repose sur l’harmonie avec les animaux. Je m’ennuierais à mourir si je les observais des heures durant sans pouvoir m’identifier à eux, sans avoir l’intuition de ce qui se passe, sans connaître des hauts et des bas liés aux leurs. Je m’appuie sur l’empathie, et j’ai fait de nombreuses découvertes en suivant de près la vie des animaux et en essayant de comprendre le pourquoi de leur comportement. Je les ai « dans la peau », ou plutôt je suis « sous leur peau », comme on dit en anglais. Cette empathie n’exige de moi aucun effort, j’aime et respecte les animaux, et je suis convaincu de n’en étudier que mieux leur comportement pour cette raison.

 

Toutefois, il ne s’agit pas de sympathie. J’en ai aussi à revendre, mais elle est moins spontanée, plus sujette au calcul, parfois carrément égoïste. Je n’ai rien d’un Abraham Lincoln, lequel aurait fait halte en cours de route pour désembourber un cochon poussant des cris stridents. Je ne m’arrête pas nécessairement à chaque chien ou chat perdu, alors que ma femme, Catherine, recueille tous les animaux errant qu’elle croise et se donne un mal fou pour localiser leurs propriétaires. Si je sais qu’un de mes primates est gravement blessé ou malade – et qu’il est entre les mains du vétérinaire –, je peux cesser d’y penser et j’ai d’autres soucis. Mon esprit est compartimenté. Catherine, elle, s’inquiète en permanence pour quiconque tombe malade, humain ou animal, et elle ne ménagera aucun effort pour les soigner. Elle est bien plus généreuse que moi, qui suis peut-être plus kantien. Je réfléchis à ce qu’il convient de faire, je pèse le pour et le contre. Au lieu de couler tout droit de mon empathie, ma sympathie fait un détour par le filtre de la rationalité.

 

Je me reconnais dans une expérience célèbre, conduite avec une certaine perfidie sur les étudiants (mâles) d’un séminaire. On leur demanda de se rendre dans un bâtiment pour un cours sur la parabole du Bon Samaritain, ce paria de l’orthodoxie religieuse qui porte secours à un homme laissé pour mort au bord de la route. Sur le trajet de l’amphi, les étudiants passaient à côté d’une personne recroquevillée sur elle-même et qu’on avait positionnée dans un couloir. La « victime » était assise les yeux clos et la tête baissée, et gémissait sourdement. Seuls 40% des théologiens en herbe s’enquirent de ce qui n’allait pas et lui offrirent de l’aider. Les étudiants à qui l’on avait enjoint de se dépêcher furent moins nombreux à proposer leur aide que ceux qui disposaient de plus de temps. Certains étudiants marchèrent même littéralement sur ce nécessiteux anonyme en se hâtant pour aller disséquer la parabole par excellence de notre civilisation sur l’aide au prochain.

 

Ainsi, alors que l’empathie est facilement éveillée, la sympathie constitue un processus distinct, activé par des déclencheurs très différent. Elle est tout sauf automatique. Mais on l’observe couramment chez les humains comme chez les autres animaux. Quand, dans les années 1970, je vis pour la première fois des chimpanzés démontrer la même sollicitude que Yoni – même si ce n’était pas à l’endroit d’humains, mais de congénères –, je qualifiai leur comportement de « réconfort ». Vous croirez que mon intérêt pour l’empathie date de là, pourtant, au lieu d’étudier le réconfort en détail, je continuai sur ma lancée. J’étais trop fasciné par la façon dont les chimpanzés font la paix après des bagarres – par un baiser et une accolade – pour prêter attention à ces autres contacts amicaux. Il me fallut vingt ans pour en revenir au réconfort, lorsque je me rendis compte qu’il concordait parfaitement avec les définitions du « souci compatissant » des psychologues.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 134 à 137

 

 

 

Adage : L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence.

 

 

 

On est loin des individus rationnels à la recherche du profit maximal que font de nous les économistes. Les modèles économiques traditionnels ne tiennent pas compte de notre sens de la justice, alors que l’on peut démontrer son incidence sur les décisions économiques. Ils font également l’impasse sur les émotions humaines en général, alors que le cerveau de l’Homo economicus fait à peine la différence entre le sexe et l’argent. Les annonceurs ne le savent que trop qui associent souvent les articles de luxe, comme les voitures ou les montres, à de superbes créatures. Mais les économistes préfèrent imaginer un monde hypothétique mû par les forces du marché et par des choix rationnels ancrés dans l’intérêt personnel. Ce monde correspond, certes, à certains spécimens de la race humaine, qui agissent sous l’emprise de l’égoïsme et exploitent autrui sans que rien les y oblige. Dans la plupart des expérimentations, cependant, ces gens-là se révèlent minoritaires. La majorité se montre altruiste, coopérative, sensible à la justice et soucieuse des buts de la communauté. Le degré de confiance et de coopération qu’elle déploie excède les prévisions des modèles économiques.

 

Si les hypothèses sont en total porte-à-faux avec le comportement humain réel, nous sommes mal partis. Ne voir en nous que des opportunistes calculateurs n’est pas sans danger : cette vision nous oriente très exactement vers un tel comportement. Elle ébranle la confiance dans les autres et nous rend prudent plutôt que généreux. Comme l’expliquait l’économiste américain Robert Frank :

 

L’idée que nous avons de nous-mêmes et de nos possibilités détermine nos ambitions. […] La théorie de l’intérêt personnel a eu des effets pernicieux et dévastateurs. En nous encourageant à voir le pire chez autrui, elle fait ressortir le pire en nous. Redoutant de tenir le rôle du crétin, nous répugnons souvent à écouter nos instincts plus élevés.

 

Frank soulignait ce paradoxe : une attitude purement égoïste ne sert pas nos meilleurs intérêts. Elle rétrécit notre vision, au point que nous renâclons à prendre les engagements émotionnels à long terme qui ont si bien servi notre lignée pendant des millions d’années. Si nous étions vraiment les individus calculateurs et rusés que les économistes font de nous, nous chasserions éternellement le lièvre au lieu de courir le cerf.

 

Le cerf en question fait allusion à un dilemme que Jean-Jacques Rousseau fut le premier à exposer dans De l’inégalité parmi les hommes, et qui connait un succès grandissant chez les adeptes de la théorie des jeux. Il s’agit du choix entre les petites gratifications de l’individualisme et les grandes récompenses de l’action collective. Deux chasseurs doivent choisir entre deux options : poursuivre un lièvre chacun de son côté, ou bien chasser un cerf ensemble et le rapporter à la maison – un gibier nettement plus encombrant, même coupé en deux. Dans nos sociétés, nous avons défini avec succès des strates de confiance (qui nous permettent de payer avec des cartes de crédit, par exemple, non parce que le propriétaire du magasin nous fait confiance, mais parce qu’il fait confiance à la société qui gère les cartes, qui à son tour nous fait confiance) ; autrement dit, nous nous engageons dans des chasses au cerfs complexes. Mais nous ne le faisons pas de manière inconsidérée. Nous nous embarquons dans des entreprises conjointes avec certaines personnes plus volontiers qu’avec d’autres. Les partenariats exigent une base solide de concessions mutuelles et de preuves de loyauté. Alors seulement nous accomplissons des buts qui nous dépassent.

 

La différence est spectaculaire. En 1953, huit alpinistes se retrouvèrent en difficulté sur le K2, un des sommets les plus hauts et les plus dangereux de la planète. Par moins 40 degrés Celsius, l’un d’eux souffrit d’un caillot de sang à la jambe. Même si redescendre avec un compagnon handicapé mettait leur vie en péril, aucun membre de la cordée ne songea un instant à l’abandonner. L’histoire a retenu la solidarité de ce groupe, devenue légendaire. Prenez à l’inverse un drame récent : en 2008, onze alpinistes trouvèrent la mort sur le K2 après s’être désolidarisés les uns des autres. Un survivant déplorait cette pulsion d’auto-préservation : « Chacun se battait pour lui-même, et je ne comprends toujours pas pourquoi nous n’avons pas corps. »

 

La première équipe chassait le cerf, la seconde le lièvre.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 238 à 240

 

 

 

Certains esprits butent contre le double visage de l’équité : l’égalité des revenus, mais également le lien entre l’effort et la récompense. Nos singes se révèlent sensibles aux deux, et nous aussi. Je montrerai la différence en mettant en regard l’Europe et les États-Unis, qui traditionnellement mettent chacun l’accent sur une face différente de cette même monnaie.

 

À mon premier contact avec l’Amérique, j’éprouvai une impression ambiguë : je la sentais moins équitable que ce que je connaissais, mais en même temps davantage. Je vis des gens dans un état de dénuement que j’avais seulement observé dans le tiers-monde. Comment la nation la plus riche de la planète pouvait-elle accepter cela? Ce fut encore pire quand je découvris que les enfants pauvres fréquentaient des écoles pauvres, et les enfants riches des écoles riches. Les écoles publiques étant essentiellement financées par les impôts des États et les impôts locaux, on relève d’énorme différences suivant les États, les villes, les quartiers. Cela contrastait vivement avec le contexte dans lequel j’avais vécu, où tous les enfants fréquentaient la même école, indépendamment de leur milieu social. Comment une société peut-elle revendiquer l’égalité des chances si le lieu de naissance d’un individu détermine la qualité de son éducation?

 

Mais je remarquai aussi qu’un individu motivé, moi par exemple, pouvait aller très loin. Aucun obstacle ne se dresse sur sa route. La jalousie garde ses droits – c’est d’ailleurs une blague dans le corps universitaire (« Pourquoi les universitaires se battent-ils tant? Parce que l’enjeu est tellement mince! ») -, mais dans l’ensemble on se réjouit si vous vous faites une place au soleil, on vous félicite, on vous accorde des récompenses, on augmente votre salaire. Chacun peut être fier de sa réussite. Quel soulagement par comparaison avec les cultures dans lesquelles tout ce qui dépasse se voit dûment nivelé, ou avec mon propre pays et sa devise : « Agis normalement, c’est déjà suffisamment dingue! ».

 

Empêcher les individus de réussir en les lestant du poids de la conformité casse le lien entre l’effort et la récompense. Est-il juste que deux personnes gagnent autant l’une que l’autre si leur travail, leurs initiatives, leur créativité et leur talent diffèrent? Un bourreau de travail ne mérite-t-il pas de gagner plus? Cet idéal d’équité libertaire, américain par excellence, nourrit les espoirs et les rêves de tous les émigrants.

 

La grande majorité des Européens relèguent cet idéal au second plan, suivant le conseil de Dolly Levi, interprétée par Barbra Streisand dans un film de 1969, Hello, Dolly! : « L’argent, sauf votre respect, c’est comme le fumier. Ça ne vaut rien sauf si on le répand! » Des éditoriaux de la presse européenne soutiennent ainsi que les vedettes de la télévision ne devraient jamais gagner plus qu’un chef d’État, ou que les salaires des grands patrons ne devraient pas croître dans de plus grandes proportions que ceux des travailleurs. Ce qui fait de l’Europe un endroit plus vivable. On n’y trouve pas la gigantesque classe défavorisée et quasi analphabète de l’Amérique, qui vit de bons alimentaires et doit encombrer les services d’urgences pour les soins médicaux. Mais sa structure promotionnelle moins développée n’incite pas les chômeurs à chercher du travail ni les esprits entreprenants à créer leur propre compagnie. D’où l’exode des jeunes chefs d’entreprise français vers Londres ou ailleurs.

 

Un grand patron américain gagne plusieurs centaines de fois plus que la moyenne des travailleurs, et l’indice de Gini (coefficient mesurant la disparité des revenus à l’échelon national) des États-Unis a atteint des records. La proportion des revenus du 1% des Américains les plus riches a retrouvé récemment son niveau de la crise de 1929. L’Amérique est aujourd’hui une société où le gagnant rafle tout, comme le soulignait Robert Frank, avec une disproportion des ressources qui met en péril son tissu social. Plus le ressentiment des pauvres à l’égard des riches grandit, plus les riches craignent les pauvres et se murent dans des ensembles sécurisés. Mais la santé pèse d’un poids encore plus lourd : l’espérance de vie en Amérique est aujourd’hui inférieure à celle d’une quarantaine d’autres nations. On dénonce l’immigration récente, l’absence de couverture maladie ou les mauvaises habitudes alimentaires, mais aucun de ces facteurs n’explique vraiment le rapport entre la santé et la répartition des revenus. Le même rapport existe également à l’intérieur des États-Unis : les États moins égalitaires affichent un taux de mortalité supérieur.

 

Richard Wilkinson, l’épidémiologiste britannique et expert en questions de santé qui fut le premier à réunir ces statistiques, résume la situation en deux mots : « L’inégalité tue ». La disparité des revenus, souligne-t-il, engendre la disparité sociale. Elle déchire les sociétés en réduisant la confiance mutuelle, en accroissant la violence et en produisant des niveaux d’anxiété qui compromettent le système immunitaire des riches comme des pauvres. Ces effets négatifs imprègnent toute la société :

 

L’inégalité des revenus serait liée à la santé parce qu’elle sert de substitut à l’échelle de différenciation des classes dans une société. Elle reflète probablement l’ampleur des écarts sociaux et les sentiments de supériorité, d’infériorité ou de manque de respect qui les accompagnent.

 

Comprenez-moi bien. Aucun esprit sensé ne préconiserait un nivellement systématique des revenus par le bas, et seuls les conservateurs les plus jusqu’au-boutistes croient que nous n’avons aucune obligation envers les défavorisés. Les deux types d’équité – celle qui recherche un terrain de jeux égal et celle qui lie la récompense à l’effort – restent essentiels. L’Europe et les États-Unis paient tous deux un prix élevé, encore que différent, pour avoir encouragé un idéal d’équité aux dépens de l’autre. Je vis depuis longtemps en Amérique que j’ai du mal à dire à quelle option va ma préférence. Je vois les avantages et les inconvénients des deux. Mais je vois aussi que le choix n’est pas là : on peut allier les deux idéaux d’équité. Les hommes politiques et leurs partis se situeront à gauche ou à droite de l’équation, mais toutes les sociétés zigzaguent entre ces deux pôles en cherchant à équilibrer les meilleures perspectives économiques et le tempérament national. Des trois idéaux de la Révolution française – liberté, égalité, fraternité -, les Américains continueront de mettre l’accent sur le premier et les Européens sur le deuxième. Or seul le troisième parle d’inclusion, de confiance et de communauté. En termes de morale, l’idéal de fraternité l’emporte sans doute, mais on n’y parviendra pas en délaissant les deux premiers.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 287 à 290

 

 

 

Nous avons toujours su que l’intérêt personnel indifférent était une morale pernicieuse ; nous savons maintenant qu’il est une économie dommageable.

 

Franklin D. Roosevelt (1937)

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, page 293

 

 

 

Il existe une maladie mentale qui se caractérise par une dissociation permanente entre la prise de perspective et les régions plus enfouies de l’empathie. L’étiquette de « psychopathe » est souvent associée à la violence, ainsi chez les tueurs en série comme Ted Bundy et Harold Shipman, ou chez les tueurs en masse comme Staline, Mussolini et Saddam Hussein. Mais la psychopathie revêt des formes multiples. Cet état se définit par une attitude antisociale où la seule loyauté va à soi. Pensez à l’ami d’une femme qui la quitte après avoir vidé son compte en banque, mais revient des mois plus tard avec un bouquet de roses pour une réconciliation larmoyante afin de reprendre sa place et de répéter tout le cycle. Ou pensez au grand patron qui se fait des tonnes d’argent sur le dos des autres, incitant même des employés confiants à s’accrocher à leurs actions de la société au moment précis où lui se défait de ses parts, comme Kenneth Lay avant l’effondrement d’Enron en 2001. Des individus sans pitié ni morale nous cernent, occupant souvent des postes élevés. Ces serpents en complet-veston, pour reprendre le titre d’un livre, ne représentent peut-être qu’un faible pourcentage de la population, mais ils prospèrent dans un système économique qui récompense la férocité.

 

La comparaison avec les serpents est particulièrement adaptée, car les psychopathes semblent dépourvus du vieux noyau mammalien de la poupée russe. Ils en possèdent toutes les couches extérieures cognitives, qui leur permettent de comprendre les désirs et les besoins des autres, ainsi que leurs faiblesses, mais ils se désintéressent complètement de l’effet de leur comportement sur eux. D’après une théorie, ils souffriraient d’un désordre mental qui les place sur une mauvaise voie d’apprentissage tôt dans la vie. L’enfant normal qui fait pleurer son frère ou sa sœur sera perturbé par sa détresse. Il en résulte un conditionnement dissuasif : les enfants apprennent à ne pas ennuyer ou frapper les autres. Comme tous les animaux sociaux, ils découvrent qui, si l’on veut s’amuser, ce n’est pas une bonne idée de faire hurler de douleur un camarade de jeu. En grandissant, les enfants deviennent plus doux avec des compagnons plus jeunes et plus faibles. Ils contrôlent leur force de la même façon qu’un gros chien qui joue avec un chien plus petit ou avec un chat – ou, en l’occurrence, qu’un ours polaire de plus de cinq cents kilos avec un chien de traîneau. Le jeune psychopathe, en revanche, débute dans la vie sans cette sensibilité. Quand il s’en prend à quelqu’un de vulnérable, rien ne le fait reculer, surtout pas les larmes. Tout ce qu’il semble apprendre, au contraire, c’est que faire du mal à autrui produit des bénéfices. C’est un excellent moyen d’obtenir des jouets ou de gagner à un jeu, non? Il ne voit que le côté avantageux de battre les autres. Il en résulte une courbe d’apprentissage distincte, qui culmine dans la manipulation et l’intimidation d’autrui sans aucun souci de la douleur infligée.

 

Beaucoup des malheurs du monde peuvent être attribués aux individus dont la poupée russe n’est qu’une coque vide. Appartenant à une autre planète, ils ont la capacité intellectuelle d’adopter le point de vue d’autrui sans aucun des sentiments qui vont de pair. Ils simulent l’empathie avec succès. Chaque fois qu’ils accèdent au pouvoir, ce qu’ils font souvent grâce à leur machiavélisme, leur mépris de la vérité et de la morale leur permet de manipuler les autres pour exécuter leurs plans malfaisants. Leur autorité annule la capacité de jugement de leurs subalternes. Parfois, une nation entière, comme l’Allemagne au siècle dernier, s’éprend des fantasmes cruels d’un chef charismatique.

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 307 à 309

 

 

 

Une société purement fondée sur des motivations égoïstes et sur les forces du marché produira des richesses, mais n’engendrera pas l’unité ni la confiance mutuelle qui rendent la vie digne d’être vécue. Les enquêtes sur le bonheur enregistrent les taux les plus élevés non pas dans les nations les plus riches, mais dans celles où il existe le plus fort degré de confiance parmi les citoyens. Inversement, le climat du monde des affaires moderne, où la confiance n’existe plus, conduit aux perturbations et a fait récemment le malheur de nombreuses personnes en réduisant leur épargne à zéro. En 2008, le système financier mondial s’est effondré sous le poids de prêts prédateurs, de bénéfices fictifs, d’organisations pyramidales, de paris pris en permanence avec l’argent des autres. Un des architectes du système, l’ancien président de la Federal Reserve Alan Greenspan, déclarait n’avoir jamais pensé qu’un cataclysme de cette ampleur pouvait se produire. Dûment cuisiné par la commission de la Chambre des représentants, il reconnut son erreur d’appréciation : « C’est précisément pour cette raison que je me suis retrouvé en état de choc, car depuis quarante ans ou plus un nombre considérable de facteurs me prouvaient que tout fonctionnait exceptionnellement bien ».

 

L’erreur de Greenspan et des autres économistes de l’offre fut de croire que le libre marché, même s’il n’est pas en soi une entreprise morale, allait orienter la société vers un modèle où les intérêts de tous se verraient servis au mieux. Leur demi-dieu, Milton Friedman, n’avait-il pas affirmé que la responsabilité sociale entre en conflit avec la liberté? Une autorité encore supérieure, Adam Smith, ne leur avait-elle pas donné la « main invisible », grâce à laquelle même les motivations les plus égoïstes font automatiquement progresser vers un plus grand bien? Le libre marché sait ce qui est le mieux pour nous. Le boulanger a besoin d’un revenu, les clients ont besoin de pain, et voilà! Les deux parties ont tout à gagner dans la transaction. La morale n’a rien à y voir.

 

Malheureusement, ces références à Smith sont sélectives. Elles omettent une part essentielle de sa théorie, bien plus en sympathie avec la position que j’ai adoptée dans tout cet ouvrage. Je veux parler du fait que compter sur la cupidité comme élément moteur de la société est condamné à affaiblir le tissu même de celle-ci. Smith voyait la société comme une énorme machine dont les rouages sont lubrifiés par la vertu, alors que le vice les fait grincer. La machine ne tournera pas correctement sans l’existence d’un sens communautaire puissant chez tous les citoyens. Smith citait fréquemment l’honnêteté, la moralité, la sympathie et la justice, voyant en elles les partenaires essentielles de la main invisible du marché.

 

La société dépend en effet d’une seconde main invisible, celle qui se tend vers autrui. Une force sous-tend nos transactions mutuelles : le sentiment qu’un être humain ne peut pas être indifférent à un autre si nous voulons construire une communauté au vrai sens du terme. L’ancienneté évolutionniste de cette force n’en rend que plus surprenant le mépris dans lequel on la tient. Les écoles de commerce enseignent-elles l’éthique et les obligations envers la communauté dans un contexte autre que le souci de faire fructifier les affaires? Accordent-elles une attention égale aux « parties prenantes » (stakeholders) et aux actionnaires (shareholders)? Et pourquoi l’économie attire-t-elle si peu d’étudiantes et n’a-t-elle jamais produit de prix Nobel féminin? Se pourrait-il que les femmes ne se sentent aucune affinité avec la caricature de l’être rationnel, dont le seul but dans la vie est de maximiser son profit? Qu’a-t-on fait des relations humaines?

 

Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire, pages 321 à 323