Dominique De Villepin

Dominique de Villepin est un homme d'État, diplomate, écrivain et avocat français. Considéré comme un visionnaire par les uns pour son refus d'engager en 2003 la France dans la Guerre d'Irak, c’est un diplomate de formation qui a été successivement ministre des Affaires étrangères (2002-2004), puis de l'Intérieur (2004-2005) dans les gouvernements Raffarin, avant d'être nommé Premier ministre par Jacques Chirac en 2005. Depuis, en retrait de la vie politique française, sa position sur la « guerre contre le terrorisme » a été remarquée à la suite des attentats du 13 novembre 2015 en France. Il défend l'idée que la politique étrangère américaine agressive ne saurait être un modèle pour la France. Selon lui, les opérations militaires menées par l'OTAN au Moyen-Orient et au Sud de la Méditerranée alimentent un processus de haine et de destruction qui conduisent à davantage de chaos et de guerres. Il est selon lui nécessaire d'adopter une stratégie politique capable de penser des opérations très au-delà des bombes et de l’action militaire stricto sensu.

 

Memoire de paix pour temps de guerre

Titre : Mémoire de paix pour temps de guerre

Auteur : Dominique De Villepin

Genre : Diplomatie, politique

Date : 2016

Pages : 666

Éditeur : Grasset

Collection : -

ISBN : 978-2246859710

 

 

« Depuis quinze ans, le monde semble emporté dans une folle course à la guerre. Le Moyen Orient est pris dans une spirale suicidaire sans fin, le terrorisme international nous défie, de grands empires entrent en confrontation.

Le virus de la guerre est en nous, rendu plus agressif par les peurs, les humiliations et les colères. La crispation des nations occidentales sur leurs privilèges et sur une vision du monde dépassée ne peut qu’aggraver les maux.

Toute ma vie durant, j’ai voulu mettre le travail de la paix au cœur de mon action. En 2003, auprès de Jacques Chirac, j’ai mené le combat de la paix à l’ONU contre l’intervention américaine en Irak, conscient des dangers de la vision néoconservatrice du monde.

Nous devons apprendre à regarder le monde et à en comprendre les métamorphoses. A nous d’entendre ce qui anime aujourd’hui les peuples et les nations, en Russie, aux Etats-Unis, comme en Chine, en Turquie, en Côte d’Ivoire ou en Colombie. C’est au plus près de la réalité que nous pourrons mesurer la faillite des Etats-Nations et le jeu des revendications identitaires dans une mondialisation qui semble condamnée à l’accélération perpétuelle.

Le moment est venu de s’atteler au travail de la paix, d’ouvrir les yeux sur les blessures du monde et de nous doter des outils pour construire un nouvel ordre, stable  et juste. Des solutions existent, mais elles nécessitent de la patience, de l’imagination, de la volonté. Pour contrer les épopées mensongères de la guerre, nous avons besoin d’un récit de la paix, qui constitue le grand défi, le seul héroïsme possible de notre temps, adapté à un monde fragile aux identités blessées, en mal de réconciliation.  J’ai la conviction que la France a un rôle à jouer dans ce nouveau monde, à condition de retrouver sa vocation d’initiative, de médiation et de dialogue, fidèle à son message et à son histoire. »

 

Extraits :

Dans un monde « cassé », l’usage sans précaution de la force par les Occidentaux se retourne contre eux, toujours suspects d’une volonté d’ingérence, de domination, d’humiliation. Face au terrorisme, l’emploi d’une force aveugle et désordonnée produit l’effet inverse de celui recherché. Il légitime son combat, facilite ses recrutements, cristallise durablement les haines et les rancœurs.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 10

 

Aujourd’hui, le mouvement des plaques tectoniques s’est remis en marche accélérée, tout comme le cycle occupation-rébellion-attentat, sur fond d’innombrables ressentiments, frustrations et humiliations. En voulant imposer la démocratie par la force, en cédant à la tentation de la politique de changement de régime, les États-Unis ont ouvert la boîte de Pandore de la guerre et réactivé toutes les vieilles lignes de fracture de l’Irak et de la région. En privilégiant le droit du plus fort, combien de nations oublient que seule la modération rend la force acceptable.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 22

 

Avec cette violente poussée islamiste, le Moyen-Orient connaît sa plus grande épreuve, une maladie politique, économique et culturelle surinfectée par la mémoire de la colonisation et par les interventions militaro-politiques des cinquante dernières années. On assiste à une réaction allergique à la transformation abrupte que traversent ces sociétés depuis une génération, au suicide d’une région qui ne parvient pas à achever sa modernisation. Une crise de civilisation en bien des points comparable à celle que traversa l’Europe dans la première moitié du XXème siècle, de 1914 à 1945, ou à celle que connut l’Asie orientale entre 1895 et 1976, entre la première guerre sino-japonaise et la mort de Mao. Les terroristes n’arrêteront pas le changement, ils en sont même paradoxalement des artisans, mais ils pourront le teinter de sang comme le firent le fascisme et le nazisme en Europe. Dans l’un et l’autre cas, c’est l’alliage du pire de la modernité et de la tradition qui se transforme en arme de réaction massive.

Toutes ces fièvres sont bien les symptômes multiples d’une grande crise globale, profonde et durable qui affecte directement et simultanément l’essentiel du monde et remet en cause les fondements de l’ordre international.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 49

 

Cette crise est mondiale aussi par la pulsion interventionniste des puissances occidentales. Le terrorisme met à chaque fois à profit la surinfection d’organismes affaiblis par la brutalité des interventions extérieures pour se propager et opérer de nouvelles contaminations. Comment douter du fait que les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont nourri un ressentiment sans précédent qui a progressivement fait le lit de toutes les radicalités?

Certes, les interventions militaires soulagent sur le moment les peurs et les doutes; elles font de belles images rassurantes, vous posent des présidents en majesté dans le rôle de commandants en chef. Bien peu d’entre eux résident à parader devant des foules en liesse. On se souvient du président George W. Bush, au lendemain de l’intervention en Irak, appontant sur un porte-avions américain pour signifier « mission accomplie », ou encore de Nicolas Sarkozy et David Cameron en visite triomphale à Benghazi, sans oublier François Hollande, à l’issue de l’intervention française au Mali, confiant avec émotion à la population rassemblée : « C’est le plus beau jour de ma vie. » Comment ne pas être gênés devant de tels spectacles en regard des lendemains qui, inévitablement, déchantent?

Notre responsabilité occidentale ne doit en aucun cas être sous-estimée. À bien des égards, le djihadisme tel que nous le connaissons est aussi notre créature. La litanie des interventions militaires et des postures médiatiques occidentales a façonné un matériau hautement inflammable, l’islamisme politique, en un ennemi parfait, en un monstre tel que chaque super-héros se doit d’en combattre un lorsqu’il est face au doute. Cette création – l’histoire dira si elle fut volontaire ou inconsciente – a commencé dès après la chute du mur de Berlin. « Il faut être deux pour danser le tango », dit le proverbe. C’est tout particulièrement vrai pour ce qui est de la définition de l’ennemi terroriste. Des causes complexes, des conflits politiques, des tensions sociales et culturelles, des logiques d’appropriation de ressources se cristallisent en une image de l’ennemi simple, caricaturale et systématique. L’image des terroristes est une coproduction comme le fut celle du bolchevique au couteau entre les dents ou de l’Allemand au casque à pointe en guerre contre la civilisation pendant la Première Guerre mondiale. Mais on ne mobilise aisément que contre quelqu’un. Les militants islamistes les plus radicaux ont fait levier avec les méfaits réels ou supposés de l’Occident ; l’Occident a ressuscité des images du terrorisme islamiste digne de la secte des Assassins. Il en résulte une spirale autonourrie où l’image de l’ennemi est essentialisée et figée. L’ennemi est un ennemi, point.

Ainsi, nous avons accordé le pouvoir de l’image à des groupes terroristes. Nous les avons parfois même nommés, dans le mesure où la désignation d’Al-Qaïda est largement due au besoin des autorités judiciaires de qualifier l’organisation responsable des attentats de 1998 puis de 2001. Si ce n’était qu’un nom… Mais, ce faisant, on a donné une unité à ce qui jusqu’alors n’en avait pas, on a contribué à la création d’une marque mondiale qui jusque-là demeurait inconnue, on a offert une tribune à ce qui n’avait guère de voix.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, pages 51 et 52

 

L’occident s’est trompé, se croyant encore le centre du monde plutôt que d’accepter de n’être qu’un élément d’une mosaïque complexe. Il a préféré nourrir le monstre pour se rassurer lui-même au lieu de voir que la menace était partagée par toutes les puissances et que le terrain central n’était pas chez lui, mais au Moyen-Orient. Le but de guerre des djihadistes n’est jamais la destruction de l’Occident. Il s’agit bien davantage d’une stratégie indirecte pour tenir tête, résister et gagner les cœurs d’une partie croissante des populations du Moyen-Orient.

Il faut être deux pour déclencher une guerre, mais un seul suffit pour engager un processus politique. Il nous appartient donc de trouver les moyens d’enrayer le processus de violence.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 53

 

À l’extension du domaine de la guerre dans les esprits s’ajoute une autre dérive : la conviction de la « guerre juste », qui légitime en profondeur l’usage de la force, considéré comme une forme particulière d’exécution judiciaire. Cette vision permet de mettre à distance la responsabilité du recours à la violence, au nom d’une supériorité et d’une impartialité malheureusement fictives, et au prix de la destruction du droit.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 173

 

Autant le dire brutalement : l’OTAN joue aujourd’hui un rôle néfaste. Elle présente un risque constant de court-circuit vers la guerre, même lorsqu’elle ne prend pas les armes elle-même, d’autant qu’elle traverse depuis la fin de la guerre froide une crise d’identité majeure. Doit-elle demeurer une alliance défensive de l’Europe occidentale? Doit-elle devenir un gendarme mondial parce qu’elle réunit les plus grandes capacités militaires, la plus grande efficacité opérationnelle et le poids de trois membres du Conseil de sécurité? Doit-elle s’ouvrir et devenir une ligue militaire des démocrates, comme certains l’ont appelé de leurs vœux? Mais un outil militaire finit toujours par servir et des démocraties militarisées pourraient bien succomber à la tentation de l’exportation militaire de leur régime. Les années passées ont montré le peu de succès d’une telle entreprise.

L’OTAN suscite la tentation de créer des contre-alliances. Son arrogance technologique irrite suffisamment dans de nombreux pays pour pousser des États aux relations difficiles à s’engager dans une logique d’alliance quand le climat le justifiera. C’est vrai pour la Russie et la Chine, qui pourraient explorer de telles voies pour intimider des États-Unis très actifs à la fois en Europe orientale, notamment avec les boucliers antimissiles ou les manœuvres militaires régulières, et en mer de Chine du Sud, avec leurs robots sous-marins et leurs alliés locaux. Qu’aurons-nous gagné pour la paix du monde en ayant coalisé deux puissances nucléaires, deux des plus grandes armées du monde?

Il faut avoir vu un sommet de l’OTAN de l’intérieur pour mesurer l’emprise de l’esprit militaire américain sur la maison. Dans les couloirs se croisent des files interminables de généraux pressés, accompagnés de leurs aides de camp, la poitrine couverte de médailles. Les experts s’y adonnent avec passion à la célébration scientifique de scénarios noirs, plus terrifiants les uns que les autres, maintenant ainsi une subtile pression sur les politiques. J’ai toujours ressenti un profond malaise dans ce temple de la guerre, cette tour de Babel de l’art militaire située à Evere, dans la banlieue nord-est de Bruxelles. La mécanique implacable des armes, des hommes et des doctrines y laisse peu de place à l’interrogation et aux doutes. Une mécanique bien huilée, trop peut-être, tant la technologie s’empare peu à peu de tout. Sur les écrans lumineux, tout paraît facile, propre et presque sans douleur. Mais comment oublier ces petits entrefilets en bas de page des journaux évoquant les victimes civiles à la suite « des dommages collatéraux »? Surtout, cette mécanique semble exclure toujours davantage la possibilité d’un véritable choix, de marges de manœuvre, réduisant sans cesse la part du politique alors qu’il lui appartient d’assumer lucidement la responsabilité finale. Celle-ci ne saurait se limiter à une signature au bas d’un ordre de mission.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, pages 245 à 246

 

Dans un nouvel âge plein de dangers, ces héros existent. Ils sont sur le terrain pour informer, proposer, sauver l’essentiel. Ils prennent des risques énormes et font rarement la Une des journaux. Je pense aux comportements courageux des négociateurs de l’ONU pendant la crise irakienne, Hans Blix et Mohamed El-Baradeï, résistant aux pressions nombreuses qui s’exerçaient sur eux ; tout comme à Ricardo Lagos, le président chilien, qui était prêt à renoncer à un traité commercial avec les États-Unis plutôt que d’accepter la marche vers la guerre ; ou encore au diplomate brésilien Sérgio Vieira de Mello, qui se consacra entièrement à la gestion des crises du monde, au Liban, au Kosovo ou au Timor oriental. Représentant des Nations unies à Bagdad, il fut tué lors de l’attentat-suicide visant le quartier général de l’ONU, le 19 août 2003.

Je pense aussi à des organisations comme la communauté de Sant’Egidio, fondée en 1968 par Andrea Riccardi, et à son travail remarquable, particulièrement en Syrie. Cette communauté catholique, véritable « ONU du Trastevere », compte à son actif d’importants succès diplomatiques : la paix au Mozambique, la résolution de prises d’otages, des médiations en Amérique latine, des processus de démocratisation au Niger ou en Guinée-Conakry. Elle se distingue par une approche modeste et simple, consistant à maintenir coûte que coûte les fils du dialogue, tout en privilégiant l’État comme cadre de résolution du conflit. De même, le Centre for Humanitarian Dialogu (HD) de Genève et l’International Crisis Group (ICG) qui, tous deux sous l’impulsion de Jean-Marie Guéhenno, ancien Secrétaire général adjoint au Département des opérations de maintien de la paix des Nations unies, cultivent avec patience la médiation, la prévention et le règlement des crises pour offrir un indispensable tableau de bord des malheurs du monde.

Je n’oublie pas non plus tous ces anonymes qui refusent la fatalité. Ces paysans, syriens ou irakiens, qui s’efforcent de trouver un accord momentané pour sauver leur village du feu ou cacher des persécutés. Ces bonnes volontés qui se mobilisent dans l’espoir d’alléger la souffrance des personnes déplacées, réfugiées, victimes du malheur et de l’injustice. Ces travailleurs humanitaires qui, au risque de leur vie, apportent leur engagement, le secours d’un geste qui sauve, d’une présence qui illumine. Ces hommes, ces femmes, ces enfants parfois, qui se lèvent pour se poser en rempart face à la haine et à la barbarie, à l’instar de Jan Palach, qui s’est immolé le 16 janvier 1969, place Venceslas à Prague, pour protester contre l’indifférence devant l’invasion des forces du pacte de Varsovie, ou de la jeune Malala Yousafzai, récompensée par le prix Nobel de la paix à dix-sept ans, en 2014, pour son combat en faveur de l’éducation des filles contre les talibans pakistanais, et bien sûr, des Casques blancs en Syrie qui se précipitent, sous les bombardements, pour porter secours aux victimes.

Cette paix a également ses lieux et sa géographie, les villes martyres comme Nankin, Hiroshima, Coventry, mais aussi les villes de paix où fourmillent les diplomates, à l’image de Genève et son Palais des Nations, construit dans les années 1930 pour abriter une SDN qui vivait, sans le savoir, ses derniers instants. Voilà une bâtisse qui invite à l’humilité et à la ténacité. La vraie diplomatie s’ancre dans la réalité d’une cité, dans les milliers de contacts humains, de patients rapprochements, secrets ou publics, qui construisent la paix brique par brique. Vienne, dans ces dernières années, ville carrefour de la guerre froide et un temps capitale mondiale de l’espionnage, est devenue, en tant que siège de l’AIEA, un lieu essentiel du dialogue.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, pages 282 à 284

 

Autre paresse occidentale, le recours abusif aux sanctions est souvent le fruit d’une mécanique de confusion entre ce qui est légitimement intolérable, du moins au regard du droit international, et l’automacité d’actions coercitives tournant à contre-emploi. La facilité de l’exclusion prévaut généralement sur l’exigence de la concertation et la volonté d’intégrer pleinement les acteurs à une négociation commune : ce fut le cas des mesures imposées à la Russie par l’Union européenne en juillet 2014, prolongées en décembre 2015, et ce, malgré une division interne entre les États membres. De fait, l’intransigeance morale fait rarement bon ménage avec l’effort diplomatique. La paix, pour durer, doit impliquer la totalité des acteurs engagés dans un conflit, fussent-ils jugés condamnables. La maxime de Péguy prend ici tout son sens ; qu’à vouloir des mains immaculées, on se garde d’agir. Exclure est chose aisée. Il est bien moins facile de cultiver le lien pour nourrir le dialogue. Pour reprendre le cas de la Russie, comprendre qu’il n’existe sans elle aucune solution aux crises ukrainiennes et syriennes aurait dû attirer notre attention sur la double menace de glaciation et de diabolisation contenue dans les sanctions.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, pages 290 à 291

 

Justice des forts? Justice des vainqueurs? Jusqu’en 2015, et depuis sa création en 2002, la CPI n’a jugé que des ressortissants africains et son action entretient régulièrement le sentiment d’un « deux poids, deux mesures », dans une partie des élites, notamment africaines. Le dispositif pénal international reste par ailleurs très lacunaire. Ni les États-Unis, ni la Russie, ni la Chine n’ont ratifié le Statut de Rome. Comment accepter qu’aucun crime ne puisse impliquer les États les plus puissants? Comment donner une légitimité internationale à une instance qui n’a pas jugé les crimes des militaires occidentaux en Irak? N’y a-t-il pas eu, dans le cas du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, une certaine partialité dès lors que l’opinion publique occidentale avait jugé par avance de la responsabilité massive, sinon exclusive, des Serbes dans une guerre civile à la mécanique bien complexe? Carla Del Ponte elle-même, précédemment en charge de la procédure, a exprimé ses doutes en plusieurs occasions.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 357

 

Le monde attend sa Nuit du 4 août. L’accumulation des inégalités entre Nord et Sud creuse les fossés et les incompréhensions. La multiplication des privilèges exorbitants de l’Occident empêche tout changement, tout ajustement, plus simplement toute forme de justice mondiale.

Nous pouvons certes nous agripper à ces héritages du passé, résister aux demandes du « tiers état » mondial, en un mot faire durer le système existant, mais au risque d’être emportés corps et biens le jour où des comptes nous seront demandés. Nous pouvons aussi – à la manière de quelques aristocrates éclairés de 1789, comme le duc de Clermont-Tonnerre et le vicomte de Noailles lors de l’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé – prendre l’initiative de la réforme, pour plus de justice.

Nos grands principes semblent en effet bien souvent tourner à vide. Nous donnons des leçons au monde. Nous faisons mine de prôner un universalisme de bon aloi quand en réalité nos actes contredisent trop fréquemment nos paroles. Où que se porte le regard, dans le monde financier, politique, culturel, commercial, se perpétuent des verrous permettant d’asseoir pour quelques temps encore la domination occidentale. Nous sentant fragilisés par la mondialisation, nous y voyons une légitime défense, une dernière bouffée d’air avant la disparition. Mais soyons bien conscients que le regard est très différent dans les pays du Sud et dans les mondes émergents. L’irritation, voire le ressentiment, y prévalent.

Seule la réponse aux défis concrets de la multipolarité, à commencer par celui d’une meilleure régulation de tout ce qui relève des biens communs de l’humanité, de tout ce qui engage sa sécurité et sa pérennité, permettra à la communauté internationale d’installer une légitimité de l’action au-delà d’une simple validation par consensus. Il est temps de prendre la mondialisation à bras-le-corps.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, pages 475 et 476

 

Tout le monde s’accorde à dire que les inégalités de richesse et de revenus sont la source de nos maux collectifs, qu’il y a une responsabilité mondiale vis-à-vis des grands défis de la pauvreté et de la maladie. Pourtant, l’action sociale demeure le parent pauvre des politiques internationales. Le grand enjeu de notre temps n’est pas humanitaire, il est politique. Il ne relève pas de la charité, mais de la justice. Cela suppose un profond changement de paradigme.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 495

 

Le visage de notre nouveau monde s’incarne dans la figure de l’exilé. En lui, se concentrent toutes les contradictions de la mondialisation.

Jamais le monde n’a été aussi ouvert, car les connaissances, les moyens de transport, l’information sont disponibles à tout moment et en tous lieux. Jamais il n’a été aussi fermé et hérissé de murs. L’immigration légale s’est presque tarie en Occident depuis la fin des Trente Glorieuses, limitée à l’étiage d’un regroupement familial encadré par le droit international. L’accueil des réfugiés est extrêmement inégal.

C’est le miroir de nos contradictions et de nos privilèges. Toutes les inégalités, les injustices, les déséquilibres viennent frapper à notre porte. Le résultat du mal-développement, des interventions militaires, de l’indifférence se tient-là, devant nous, et nous demande des comptes.

Tout ce que nous croyons, quels que soient nos horizons, nous commande d’ouvrir notre porte. Le message des religions, les valeurs républicaines, le sens même de la civilisation et de l’hospitalité. Pourtant, nous ne le faisons pas, ou seulement quelques-uns, de façon limitée. Notre relation aux réfugiés, aux migrants, aux exilés de toutes origines est aujourd’hui le banc d’essai de la crédibilité de nos paroles.

Je ne suis pas sûr que pour la plupart d’entre nous, nous passions l’épreuve avec succès. Faut-il pour autant accabler ceux qui hésitent ou ne savent que faire?

Instinctivement, la peur a gagné. Nous reconnaissons dans l’exilé le devoir de l’humanité commune, certes, mais nous sentant coupables, nous craignons le jugement, la remise en cause de ce que nous sommes et de ce que nous possédons. Nous nous sentons désarmés face à l’ampleur du problème. Beaucoup sont terrorisés à l’idée du déferlement de la misère, voyant arriver le nivellement de la richesse mondiale qui nous arracherait de force nos privilèges indus. Ce sont les termes désormais classiques du débat : « Nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde. » Ni la culpabilité, ni l’égoïsme ne nous feront bouger d’un pouce, pas plus qu’ils ne feront disparaître ceux qui franchissent les frontières au péril de leur vie en quête de travail et de sécurité. Là comme ailleurs, figer le débat en termes moraux nous condamne à l’immobilité, à la bonne ou à la mauvaise conscience, à pleurer sur des images d’enfants martyrs, puis à oublier à nouveau, pris par les contraintes du quotidien.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, pages 512 et 513

 

Soyons sans illusion! Avant que la guerre ne soit « hors la loi », avant que ne se produise une réelle prise de conscience de ses limites et de ses menaces dans le monde, beaucoup de sang aura coulé. Le sentiment profondément ancré dans notre société est que la force reste le meilleur garant de la sécurité. Pourtant, le jeu des identités et des rivalités dans un monde globalisé la rend chaque jour plus inopérante, contre- productive, périlleuse. Les dangers de la « guerre contre le terrorisme » devraient être mis en lumière rapidement devant les opinions publiques, face à tant d’échecs annoncés.

Dominique De Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, page 643